Présidentielle

L’espoir de l’opposition congolaise de mettre fin au règne du camp Kabila

Martin Fayulu a toujours le soutien de ténors de l’opposition qui l’avaient désigné à Genève. Mais l’unité des opposants a volé en éclats. Les divisions pourraient favoriser Emmanuel Ramazani Shadary, le candidat du président sortant, Joseph Kabila

C’était l’espoir de Genève. Présenter un seul candidat d’opposition pour la présidentielle du 23 décembre en République démocratique du Congo (RDC). Réunies dans un hôtel du centre de la Cité de Calvin, sept figures de l’opposition congolaise s’étaient accordées pour lancer le député Martin Fayulu dans la course à la présidentielle face au candidat du président sortant Joseph Kabila, Emmanuel Ramazani Shadary.

Mais l’accord de Genève a depuis volé en éclats. L’opposition est divisée en deux camps, avec d’un côté la coalition dite de Lamuka («Réveillez-vous») qui soutient Martin Fayulu, et de l’autre la coalition Fatshivit avec deux personnalités de l’opposition qui étaient pourtant venues au bout du Léman: Félix Tshisekedi, président de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) et fils d’Etienne, une figure tutélaire en RDC, ainsi que Vital Kamerhe, ex-président de l’Assemblée nationale.

Chance historique

Le pouvoir voit ces divisions plutôt d’un bon œil, car une opposition unie aurait été beaucoup plus difficile à battre. Mais la situation est délétère. La campagne électorale a été émaillée de nombreux incidents. La semaine dernière, un entrepôt contenant du matériel électoral a été incendié. Mardi, le Conseil de sécurité des Nations unies s’est empressé d’appeler «toutes les parties à rejeter la violence». Il estime que l’élection présidentielle du 23 décembre est une «chance historique d’assister au premier transfert démocratique et pacifique du pouvoir en RDC».

Pour rappel, Joseph Kabila règne sur la RDC depuis 2001, quand son père, Laurent-Désiré, fut assassiné. Il a été élu pour deux mandats qui se sont achevés en décembre 2016. Pour éviter le chaos, l’Eglise congolaise a fait office de médiatrice pour permettre à l’opposition et au pouvoir de s’entendre sur la transition en vertu de l’Accord de la Saint-Sylvestre de 2016.

Soutien populaire dans plusieurs provinces

Congolais et docteur en sciences politiques de l’Université de Lausanne, Guilain Mathé analyse: «Face à un pouvoir qui n’a montré aucune division apparente jusqu’ici, la tâche de l’opposition sera plus difficile. Mais le candidat Martin Fayulu, qui a acquis une légitimité à Genève, est en train d’opérer un tournant peut-être décisif au sein de l’opposition. Soutenu par les poids lourds, le milliardaire Moïse Katumbi et l’ex-chef de guerre Jean-Pierre Bemba, il a changé les rapports de force.»

Sur le terrain, le soutien populaire est visible dans plusieurs provinces où on a le sentiment que Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe ont en quelque sorte «trahi» l’accord de Genève. Ces deux derniers, réunis dans le camp dit de Nairobi, la ville où ils ont convenu qu’en cas de victoire le premier serait président et le second premier ministre, joueront un rôle déterminant. Courtisés aussi bien par le candidat Shadary que par la coalition Lamuka, ils vont sans doute jouer un rôle d’arbitre.

Fayulu dans le collimateur

L’équipe de Joseph Kabila ne s’y est cependant pas trompée. Elle n’hésite pas à mettre des bâtons dans les roues du candidat Martin Fayulu, qui apparaît comme l’adversaire le plus menaçant. Ce dernier s’est vu refuser l’atterrissage de son avion à plusieurs reprises dans certaines provinces. Dans la province du candidat Shandary, l’armée a été déployée en force.

Les mesures de Kinshasa semblent cependant produire un effet boomerang. «Le pouvoir croyait fragiliser Martin Fayulu, c’est le contraire qui se produit, analyse Guilain Mathé. Cela montre que le pouvoir est aux abois. Il ne sait plus comment s’y prendre pour casser le soutien populaire à Lamuka.» Le camp d’Emmanuel Ramazani Shadary se présente comme un garant de continuité, mais plusieurs franges de la population n’en veulent plus. Il joue aussi la carte nationaliste, relevant que les candidats de l’opposition sont des candidats de l’étranger, de Genève et de Nairobi…

Des violences qui ont fait plusieurs morts

Le lingalophone Martin Fayulu, 62 ans, originaire du Bandundu, dans l’ouest de la RDC, a le grand avantage d’avoir l’appui de Katumbi et Bemba, tous deux restés fidèles à l’accord de Genève. Il a attiré les foules dans le Nord-Kivu ou la Province orientale. Dans le Katanga, fief de Moïse Katumbi, il bénéficie aussi d’une forte popularité. A contrario, le «Grand Kasaï» et le Sud-Kivu sont acquis aux candidats de l’opposition Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe.

La présidentielle, qui avait déjà été renvoyée il y a un an, est pour l’heure maintenue pour dimanche, sans observateurs internationaux. Et malgré les violences qui ont fait déjà plusieurs morts.

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