Montargis, 125 km au sud de Paris, le long de la fameuse route nationale 7 chantée jadis par Charles Trenet. Nous voulions voir à quoi ressemblait la «province» française à l’heure du vote, par le Sénat – l’Assemblée nationale devait suivre vendredi soir –, de l’état d’urgence sanitaire. La réponse? Un pays vide. Déserté. Immobile. Bien plus respectueux des consignes de «distanciation sociale» et de «confinement» que la population de la capitale, mais rongé par la peur de ne plus pouvoir sortir de ce tunnel épidémique.

Montargis, ville moyenne du Loiret tristement symbolique en ces jours de Covid-19. Ses liens avec la Chine sont historiques depuis que, durant la Première Guerre mondiale, des milliers de travailleurs chinois remplacèrent dans les usines les poilus partis au front. Deng Xiaoping, le successeur de Mao, travailla ici. A l’entrée de la ville, au-dessus du canal qui fait sa fierté, une statue en bronze signée par un artiste de Pékin accueille d’ailleurs les visiteurs. Sauf que le virus ne l’a pas épargnée. Quelqu’un l’a revêtue d’un masque. Un de ces masques de protection dont la France a tant besoin, puisque 110 millions d’unités à peine sont disponibles, contre un milliard demandé par le corps médical. Montargis, surnommée la «Venise du Gatinais», porte en elle les plaies de l’actualité. Au moment où son modèle, la vraie Venise, reste assiégé par le Covid-19…

Exercices physiques cantonnés à moins de 500 mètres de son domicile. Toutes les plages de France interdites aux badauds. La promenade des Anglais, à Nice, transformée en no man’s land par la police. Des forces de sécurité priées d’interpeller pour «troubles à l’ordre public» tout individu participant à un rassemblement de plus de quatre personnes. A la mi-journée, à l’issue d’un conseil de défense, le ministre français de la Santé, Olivier Véran, a confirmé le resserrement du dispositif de confinement face à la progression de l’épidémie. Bilan de l'épidémie ce vendredi: 11 000 personnes infectées et 372 morts. Sur fond de colère des soignants, soutenus chaque soir par les applaudissements de la population, devant le manque de masques pour tous les «soldats» de cette guerre contre «l’ennemi invisible» déclarée par Emmanuel Macron: médecins de ville, brancardiers, policiers, personnel de nettoyage…

Lire aussi:  A Saint-Denis, l’impossible confinement d’une capitale

Résidences étrangement calmes

Arrêt à Barbizon. Les résidences secondaires des familles parisiennes huppées, venues se réfugier dans cette localité peinte par les plus célèbres impressionnistes, sont étrangement calmes. Tous les portails sont fermés. Peu d’éclats de voix à l’intérieur. La jeune pharmacienne, dans l’unique rue du centre, ne laisse plus pénétrer les clients dans son échoppe. Echange de médicaments sur le pas de porte. Paiement par carte.

La boulangerie voisine n’accepte, elle, qu’un client à la fois. Le confinement? «Il est très respecté, même par les enfants. Barbizon est en hibernation», nous raconte-t-elle. Confirmation sur le trottoir d’en face. Les deux auberges sont fermées. A-t-on, ici, assisté à l’exode des Parisiens pressés, lundi, de quitter la capitale? «Oui, tous les gens que vous voyez viennent de Paris mais, franchement, ils sont très disciplinés. Ici, nos résidents sont plutôt professions libérales, cadres, très sérieux.» Le village est figé. Une Porsche vient se garer devant la boulangerie. Papa porte un masque. Ses enfants aussi. «Nous ne sommes pas fautifs ou contaminés parce que nous sommes Parisiens. Mais nous avons un devoir d’exemplarité supplémentaire», juge le père, en jean et t-shirt.

La discipline est au rendez-vous. Pas comme dans certaines banlieues populaires, où les conditions de logement et l’habitude de la promiscuité sont aux antipodes. Cette France-là est à l’image de la majorité du pays: obéissante, consciente de la nécessité de faire bloc face au virus. 96% des Français, selon un sondage publié vendredi, soutiennent la fermeté du gouvernement.

D'autres risques

Mais jusqu’à quand? A Souppes-sur-Loing, deux gendarmes arrêtent les véhicules sur la nationale 7 pour exiger des conducteurs et de leur éventuel passager (une seule personne autorisée, sauf cas spécial) l’autorisation dérogatoire à imprimer et signer chaque jour. Trois contraventions de 135 euros à leur compteur, «parce que ces personnes nous ont menti. Elles étaient à 60 kilomètres de leur domicile. Sinon, on est flexible. On n’est pas des gardiens de prison.» D’autres risques surviennent. L’autoroute A6 voisine est vide de voitures. Idem pour les départementales. Résultat: des excès de vitesse, des risques d’accident. «Les gens vont vite perdre leurs repères, s’inquiète Eric, l’un des gendarmes. On ne peut pas juste dire: «Restez chez vous.» Il faut un horizon, une perspective.»

Juste avant Fontainebleau, des policiers municipaux, désormais autorisés à verbaliser dans le cadre de l’état d’urgence, vérifient notre autorisation et notre carte de presse. Eux aussi sont inquiets: «On sent les gens très disciplinés, très volontaires, mais si cela dure trois semaines, les tenir va être dur.» Nathalie termine sa tournée devant le château de Fontainebleau. Employée du service de propreté, elle vient de vider les poubelles de l’INSEAD, la très réputée école de commerce globale, l’un des hauts lieux universitaires de la mondialisation flamboyante. «Si je perds mon job à cause des Chinois, j’irai leur demander des comptes, lâche-t-elle. Quand mes enfants demandent: «C’est la faute à qui?», je dois répondre quoi? On est en train de débrancher la France.»

Lire enfin:  Ces hôpitaux alsaciens sur le point de craquer

Avantage du confinement malgré le marché matinal, limité aux stands alimentaires: les poubelles municipales sont vides. Nathalie nous les montre. Puis elle part d’un éclat de rire, en parlant de la France débranchée, devant le nom de l’abribus, face au grand escalier du château qui vit, jadis, abdiquer Napoléon: «La cour des adieux.»