La version officielle, ébranlée depuis longtemps par les historiens, aura mis plus de soixante ans à craquer. Dans une lettre adressée jeudi à la veuve du mathématicien et militant anticolonialiste Maurice Audin, Emmanuel Macron a rompu le silence qui entourait, depuis la guerre d’Algérie, les pratiques des militaires français engagés à l’époque dans une guerre sans merci contre le Front de libération nationale (FLN). «Il était temps que la Nation accomplisse un travail de vérité sur le sujet. Maurice Audin a bien été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des soldats qui l’avaient arrêté à son domicile», a confirmé le chef de l’Etat français, qui, lors de sa campagne électorale, avait qualifié en novembre 2017 à Alger la colonisation de «crime contre l’humanité». Suscitant alors une vive controverse…

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Une époque sombre qui suscite des controverses

La décision d’Emmanuel Macron est largement liée à son âge, ainsi qu’aux pressions des universitaires et chercheurs qui désespéraient depuis des années de buter sur l’omerta en vigueur. Sa génération veut refermer les pages les plus noires de la guerre d’Algérie et faire émerger la vérité. Parallèlement à cette reconnaissance officielle de la torture «qui fut le fait de quelques-uns et fut rendue possible par un système légalement institué: le système «arrestation-détention» mis en place à la faveur des pouvoirs spéciaux confiés par voie légale aux forces armées pendant cette période», le président a donc ordonné l’accès intégral aux archives de l’Etat relatives aux disparus de ce conflit. Une brèche de taille, qui devrait amener d’autres révélations sur les crimes commis au nom de la bataille contre l’indépendance de l’ancienne colonie: deux millions de soldats furent déployés en Algérie entre 1954 et le 18 mars 1962, date des accords de paix d’Evian qui mirent fin au conflit. Parmi eux figuraient de nombreux conscrits, dont l’ex-président Jacques Chirac, qui y effectua son service militaire comme sous-lieutenant.

Le choix de réhabiliter la mémoire de Maurice Audin, figure centrale du mouvement communiste anticolonialiste, soulève l’un des pans les plus douloureux de la guerre d’Algérie: celui de la bataille d’Alger, remportée par les parachutistes commandés par le général Jacques Massu, gaulliste historique mort en 2002. C’est sous le commandement de Massu qu’officia l’ex-général Aussaresses (décédé en 2013), spécialiste de la contre-insurrection et présumé responsable de nombreux actes de torture envers les «fellaghas» et leurs «complices» français. Mis en cause au début des années 2000 par plusieurs enquêtes journalistiques, Aussaresses avait avoué avoir donné l’ordre d’éliminer Maurice Audin, arrêté le 11 juin 1957 à l’âge de 25 ans, en pleine bataille d’Alger, qui dura jusqu’au mois d’octobre. Deux mois plus tôt, le 28 mars 1957, le général Jacques Pâris de Bollardière, opposé à l’usage de la torture, avait demandé à être relevé de ses fonctions. L’armée française reste depuis lors divisée sur cette mémoire douloureuse. Il a fallu attendre 1972 pour que la loi accorde en France aux soldats le droit de désobéir «à des ordres contraires au droit de la guerre».

Un épisode historique à regardé avec «courage et lucidité»

Emmanuel Macron a, pour autant, pris ses précautions. Sa lettre et la visite qu’il a rendue jeudi à Josette Audin, veuve de l’ancien assistant de mathématiques à l’Université d’Alger, témoignent de sa volonté d’éviter tout amalgame, et toute mise en cause collective des forces armées. «Ce système d’arrestations a été le terreau malheureux d’actes parfois terribles, dont la torture, que l’affaire Audin a mis en lumière», explique-t-il dans son courrier, en appelant à regarder cet épisode historique «avec courage et lucidité». La suite de sa lettre évoque toutefois «l’honneur de tous les Français qui, civils ou militaires, ont désapprouvé la torture, ne s’y sont pas livrés ou s’y sont soustraits et qui, aujourd’hui comme hier, refusent d’être assimilés à ceux qui l’ont instituée et pratiquée». Son prédécesseur Jacques Chirac, connu pour avoir reconnu la responsabilité de l’Etat dans la rafle anti-juive du Vélodrome d’Hiver à Paris en juillet 1942, avait ordonné le retrait de la Légion d’honneur au général-tortionnaire Aussaresses. Le fondateur du Front national Jean-Marie Le Pen, parachutiste en Algérie, a pour sa part expliqué dans ses mémoires «qu’il aurait sans doute torturé si on lui avait demandé», tout en démentant l’avoir fait. Alors que des victimes algériennes l’ont nommément mis en cause.

La Suisse fut, lors de la guerre d’Algérie, le refuge de nombreux jeunes conscrits français refusant de partir pour ce combat qu’ils jugeaient injuste. Elle servit aussi de base à plusieurs figures du Front de libération national algérien (FLN), dont Hocine Aït Ahmed, qui s’y établit ensuite et y décéda en décembre 2015. Un article du Temps publié en 2005 expliquait que, dès 1955, les délégués du Comité international de la Croix-Rouge constatèrent l’utilisation de la torture mais durent garder le silence. Leurs informations fuitèrent alors dans la presse française. Proche de Kofi Annan et aujourd’hui de retour en Algérie, l’ancien haut fonctionnaire de l’ONU Mohamed Sahnoun a raconté avoir été torturé dans son livre Mémoire blessée (Presses de la Renaissance). Tout en reconnaissant que c’est à d’autres Français, engagés aux côtés des Algériens, qu’il dut ensuite sa survie après son arrestation.