Terrorisme

«L'Etat islamique n'a pas subi de revers majeur»

L'organisation terroriste se redéploie à l'internationale. Un signe de faiblesse? Pas si sûr, estime Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou

En portant le feu au coeur de Paris, l’État islamique ou les terroristes qui s’en revendiquent, ouvrent un nouveau front. Au nom de quelle stratégie? Mahammad-Mahmoud Ould Mohamedou, directeur-adjoint du Geneva Center for Security Policy (GCSP) et professeur associé au Graduate Institute (IHEID) répond.

Le Temps: La quasi totalité des terroristes de Paris étaient français. Qu’est-ce qui relève de la dynamique nationale ou de la stratégie de l’organisation Etat islamique (EI)?

Mahammad-Mahmoud Ould Mohamedou: Il y a deux dimensions. La première logique a l’œuvre est celle de la radicalisation des acteurs français depuis bientôt vingt ans, depuis Khaled Kelkal. Ce fait est bien établi, on a affaire à des profils assez similaires avec une forme d’aliénation. Il y a bien entendu des éléments transnationaux, européens, belges, dans cette radicalisation française, mais cela reste une expérience occidentale, comme ce fut le cas à Londres. En même temps, l’opération est clairement revendiquée et peut-être encadrée par l’État islamique. Elle répond à une stratégie à l’œuvre ces derniers mois avec une «customisation» des attentats, par zone géographique. Les Tunisiens frappent en Tunisie, les Libyens en Libye, etc. On peut penser que l’attentat contre l’avion russe est l’œuvre d’Ansar Beit Al Maqdis, un groupe formé il y a deux ans en Egypte et qui a prêté allégeance à l’EI il y a deux mois. On peut y voir une décentralisation de l’action de l’EI, ce qui est différent des franchises d’Al Qaida.

– L’EI porte-t-il l’action loin de son territoire parce qu’il est affaiblit en Syrie/Irak ou au contraire faut-il y voir une capacité nouvelle de frapper hors de son «califat» autoproclamé?

– Je m’étonne que l’on puisse y voir un affaiblissement de l’EI. C’est plutôt le contraire. Il y a un an, l’EI prenait Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak, avec 2500 hommes alors que 45 000 soldats irakiens fuyaient dans la débandade. Dans le même temps, il s’emparait de Raqqa. Il était au faîte de sa puissance, il y avait un momentum à gérer. On aurait pu penser qu’un reflux allait suivre d’autant plus qu’une campagne internationale se mettait en place. Non seulement, ils n’ont pas battu en retraite, mais ils se sont emparés de Ramadi (Irak) et de Palmyre (Syrie). Ni l’armée irakienne, ni celle d’Al Assad, ni la coalition internationale n’arrivent à reprendre pied.

– L’intervention militaire russe et française change-t-elle la dynamique?

– Effectivement. C’est à partir de là que l’EI s’engage dans l’internationalisation. Qu’est-ce qu’on vient de voir? Moins de six semaines après l’intervention russe et française en Syrie, l’EI frappe ces deux pays. Il ne l’avait pas fait jusqu’ici, il avait tiré les leçons de la stratégie d’extension de Ben Laden. Il y avait des allégeances mais pas de redéploiement.

– Cela a donc changé?

– Je ne vois pas de changement stratégique, mais plutôt une maturation. Il y a une décision explicite de terroriser les sociétés visées. Il est vrai que l’on retrouve la matrice Ben Laden. On peut désormais voir une action en trois cercles. Le premier cercle, c’est le «califat», un territoire sur lequel on prélève un impôt, qu’il faut faire fonctionner économiquement. Le deuxième cercle est une projection régionale où on frappe l’ennemi – comme le Hezbollah la semaine dernière dans son fief de Beyrouth. Ce sont les ennemis proches, en Tunisie, en Libye, au Yémen, etc. Le troisième cercle, ce sont les ennemis internationaux. Cela vient de commencer. Après la Russie et la France, il faut compter sur le fait qu’ils viseront d’autres cibles dans le monde. Rien dans tout cela ne montre une organisation en chute ou en état de faiblesse.

– L’EI semble désormais faire l’unanimité contre lui. N’est-ce pas une erreur stratégique?

– Oui. Aujourd’hui, on revient au principe «les ennemis de mes ennemis sont mes amis». Mais il faut prendre en compte la complexité des alliances au Levant, les instrumentalisations politiques. C’est difficile de savoir comment cela va évoluer. On peut toutefois s’étonner du nombre de fronts ouverts: Al Assad, Irak, Iran, Turquie, Qatar, Hezbollah, Etats-Unis, peshmergas (kurdes irakiens), etc. Chacun de ces ennemis est piqué au vif. Sissi veut se venger, le roi de Jordanie a promis de se battre, Hollande veut les éradiquer, Nasrallah a été humilié. Ils sont sur tous les fronts et pourtant, ils n’enregistrent pas de perte majeure.

– Pour combien de temps: la perte de Kobane, celle de Fallujah et, plus récemment de Sinjar, sont des revers significatifs. L’EI est sur la défensive.

– Sinjar est une cité mineure où la révolte des locaux a été un facteur déterminant. Il n’y a pas eu de défaite stratégique majeure.

* Mahammad-Mahmoud Ould Mohamedou donne ce jeudi 19 novembre à la Maison de la paix à Genève une conférence intitulée «After Mosul: what is ISIS up to?»

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