Syrie

L’Etat islamique est sur le point de conquérir une nouvelle «capitale»

Après Palmyre, les djihadistes ont percé les lignes du régime à Deir ez-Zor. Des dizaines de milliers de civils sont pris au piège

A Deir ez-Zor, la grande ville de l’est syrien, nichée dans un coude de l’Euphrate, la guerre d’usure qui oppose depuis deux ans et demi les forces loyalistes aux troupes de l’organisation Etat islamique (EI), tourne lentement à l’avantage des djihadistes.

Trois semaines après l’attaque surprise qui leur a permis de couper en deux le secteur sous le contrôle du gouvernement, les hommes au drapeau noir consolident leurs positions. Alors que par le passé, leurs percées étaient suivies d’une rapide contre-offensive, cette fois-ci, l’armée régulière et ses supplétifs n’ont pas regagné le terrain perdu.

Malgré le soutien de l’aviation russe, les combattants pro-Damas ne parviennent pas à rétablir la jonction entre la poche de l’aéroport, au sud-est, qui est vitale pour leur ravitaillement, et les quartiers d’habitations d’Al-Joura et Al-Qoussour, au nord-ouest, qui abritent environ 90 000 civils. La route entre ces deux zones reste aux mains des djihadistes. Ceux-ci accroissent ainsi leur pression sur l’aéroport, leur cible numéro un, dont la chute exposerait les loyalistes à une défaite quasi certaine.

Butin pris aux Russes

«Bien que ses positions soient pilonnées, l’EI n’a pas reculé d’un pouce depuis son offensive de la mi-janvier», affirme Abou Ahmed, le pseudonyme d’un journaliste de Deir ez-Zor, installé à Gaziantep, dans le sud de la Turquie. Son exil remonte à la fin de l’année 2014, date à laquelle les quartiers orientaux de la ville, dont les rebelles s’étaient emparés en 2013, sont tombés sous la coupe des djihadistes.

«On a l’impression que Daech veut nettoyer le terrain avant la chute programmée de Mossoul [son quartier général en Irak, que les forces de Bagdad sont en train de reconquérir], poursuit Abou Ahmed. Ses troupes qui reculent là-bas pourraient venir se réfugier à Deir ez-Zor, qui deviendrait ainsi la capitale bis de Daech, à côté de Rakka, plus au nord.»

Selon Deirezzor24, un site d’informations local, l’offensive des soldats du «califat» a été facilitée par deux facteurs: l’arrivée de combattants irakiens, très expérimentés, et le butin de guerre saisi à Palmyre, en décembre 2016. Une vidéo diffusée sur Internet, peu après leur reconquête de la cité antique, 200 km à l’ouest de Deir ez-Zor, montrait des djihadistes en train d’ouvrir des caisses remplies de fusils d’assaut, à l’intérieur d’un campement militaire russe évacué à la hâte.

Le colosse barbu

Pour contenir son adversaire, le camp loyaliste, commandé par le général druze Issam Zahreddine, un colosse barbu adulé par les pro-Assad, recrute le plus largement possible. «Les habitants sont incités à prendre les armes, même des adolescents, et des prisonniers ont été libérés pour être envoyés sur le front», assure Fayçal Al-Machhour, l’un des animateurs du soulèvement de Deir ez-Zor, en 2011, qui a lui aussi pris la fuite en 2014, mais a conservé des contacts sur place.

Début janvier, le pouvoir syrien a enregistré un ralliement de poids en la personne du cheikh Nawaf Al-Bachir, le chef de la confédération tribale des Baggara, l’une des plus importantes de l’Est syrien. Cet ancien parlementaire, qui avait rejoint les cercles anti-Assad à Istanbul en 2012, a fait officiellement repentance. Selon des médias affiliés à l’opposition, il aurait entrepris de former une milice prorégime, destinée à être envoyée à Deir ez-Zor, sa ville natale.

Ballet d’hélicoptères et raids aériens

Si les quartiers sous tutelle gouvernementale sont encerclés par l’EI, qui contrôle non seulement la partie est de la ville, mais aussi toute la province environnante, un ballet d’hélicoptères permet encore d’y dépêcher des renforts. C’est ainsi que des combattants du Hezbollah, le mouvement chiite libanais enrôlé aux côtés de l’armée régulière, avaient débarqué à Deir ez-Zor à la mi-2016. Difficile de savoir cependant s’ils sont encore sur place.

Du côté des civils, la détresse n’a jamais été aussi grande. Ceux qui vivent sous la férule de l’EI, environ 50 000 personnes, subissent le harcèlement quotidien de ses troupes, qui impose le même mode de vie obscurantiste qu’à Rakka ou Mossoul. Ils sont confrontés aussi à l’intensification des raids aériens russes et syriens, qui causent des dégâts humains considérables. Les sources locales parlent de dizaines de morts depuis la mi-janvier. Les communications avec Deir ez-Zor étant très difficiles, ce bilan ne peut être précisé.

Une partie de l’aide parachutée par l’ONU ou acheminée par le régime est accaparée par l’armée

Rami Assaf, avocat en exil

Les civils, qui habitent dans les deux secteurs encore tenus par les loyalistes, doivent endurer de leur côté les tirs de mortiers de l’EI, mais également des pénuries alimentaires, conséquences de leur encerclement par les djihadistes et de l’essor du marché noir. «Une partie de l’aide parachutée par l’ONU [interrompus après l’avancée djihadiste, ces largages ont repris à la fin janvier] ou acheminée par le régime est accaparée par l’armée et les services de sécurité, accuse Rami Assaf, un avocat réfugié à Gaziantep. C’est comme s’il y avait un double siège.»

Pas de prisonniers

Par manque de farine et de fioul, la plupart des boulangeries des quartiers encerclés ont cessé de fonctionner. L’usage de générateurs étant réservé aux infrastructures civiles, comme les hôpitaux, les foyers sont privés d’électricité. De l’eau parvient dans les réservoirs des immeubles une fois par semaine, sauf dans le quartier de Harabech, où les habitants, forcés de puiser les eaux de l’Euphrate, s’exposent à des risques d’intoxication.

Cette situation pourrait encore durer longtemps, car les forces loyalistes sont dos au mur. A Palmyre, elles avaient pu prendre la fuite vers Homs et Damas. Mais à Deir ez-Zor, le siège hermétique de l’EI et sa propension à massacrer systématiquement ses prisonniers ne leur laissent pas d’autres options que de se battre.

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