L’Etat islamique pris en tenaille

Proche-Orient L’accord scellé entre Ankara et Washington accentue la pression sur l’EI

Il stipule la création d’une zone sécurisée pour les réfugiés

Il ne devrait pas y avoir d’interdiction de survol pour les chasseurs syriens

L’offensive contre l’Etat islamique (EI) pourrait s’accélérer. La Turquie et les Etats-Unis ont convenu de créer une zone tampon, d’où les djihadistes de l’EI seront chassés, le long de la frontière turque en Syrie. Elle sera contrôlée par des rebelles plus modérés appuyés par l’armée turque. Le but annoncé de l’opération est de créer un sanctuaire pour les déplacés, qui pourraient ainsi rester dans leur pays et ne viendraient pas gonfler les rangs des réfugiés en Turquie. Selon le président turc, Recep Tayyip Erdogan, «ce territoire sécurisé permettra le retour chez eux» des réfugiés syriens installés en Turquie, qui sont au nombre de 1,8 million.

Les contours de ce corridor restent flous et les moyens déployés pour y assurer la sécurité le sont encore davantage. Le plan propose d’intensifier la lutte contre l’EI grâce aux raids aériens et aux tirs de mortiers à partir du territoire turc. La Turquie réclame depuis 2011 la création d’un périmètre sécurisé et assorti d’une zone d’exclusion aérienne pour venir en aide aux populations déplacées. Ce nouveau plan agréé par Washington et par Ankara ne stipule pas d’interdiction de survol et se heurte aux mêmes difficultés que les projets précédents. Sur quels groupes rebelles s’appuyer en Syrie et quelle sorte d’intervention la Turquie et ses alliés seront-ils prêts à consentir pour sécuriser la zone?

La formation de rebelles modérés par les Etats-Unis et la Turquie reste embryonnaire, seule une soixantaine de combattants ont été officiellement entraînés. Il faut ajouter à ce nombre ceux qui sont passés par des programmes gérés secrètement par la CIA ou par les Etats du Golfe. Mais, au total, les effectifs sur lesquels les Etats-Unis peuvent compter restent dérisoires. Quant aux groupes pressentis pour constituer l’épine dorsale de l’opposition armée soutenue par Washington, ils ont été laminés par des groupes plus radicaux. Hormis les rebelles kurdes des Unités de protection du peuple (YPG, le bras armé du Parti de l’union démocratique, PYD) qui ont repris des territoires à l’EI – Kobané en janvier 2015 et l’entier de la ville de Hassaké, mardi –, la seule opposition armée capable de tenir tête à l’EI est regroupée dans une coalition, l’Armée de la reconquête (Jaish al-Fatah en arabe). Elle bénéficie du soutien de l’Arabie saoudite et de la Turquie. Mais la présence en son sein du Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida, pose problème.

Comment soutenir des milices islamistes extrémistes, qui se sont rendues coupables d’exactions et d’enlèvements d’Occidentaux, sans s’aliéner ceux qui les combattent: les milices kurdes? Le premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, ne s’en inquiète pas: il a affirmé qu’il n’avait pas l’intention d’attaquer les YPG, mais a averti qu’il pourrait le faire s’il jugeait que ces dernières «dérangent la Turquie». Il refuse aussi toute concertation avec le PYD, à qui il demande de coopérer avec les islamistes. L’instauration d’un bastion protégé contre l’EI et les soldats du régime syrien ne pourra donc se faire qu’au détriment des forces kurdes, qui seront aussi exclues de ladite zone.

Selon Selçuk Tepeli, rédacteur en chef du quotidien Haberturk, «la zone tampon pourrait s’étendre de Marea à Jarabulus sur une longueur de 110 km et devrait inclure Al-Bab près d’Alep». Toute cette région est disputée entre l’EI, qui en contrôle la plus large partie, les autres groupes rebelles, le gouvernement de Damas qui régulièrement y largue ses bombes et les milices kurdes, qui cherchent à désenclaver Afrin.

Bombardements aériens, soutien logistique et livraisons d’armes ont déjà eu lieu et n’ont pas suffi pour déloger l’Etat islamique. «Pour l’instant, le gouvernement turc rejette catégoriquement l’option d’une intervention terrestre», précise Selçuk Tepeli. Les détails de l’accord entre Ankara et Washington restent à découvrir. Mais, faute d’une intervention militaire au sol assortie d’une interdiction de survol, la zone sécurisée pourrait ne pas voir le jour.

«Pour l’instant, le gouvernement turc rejette l’option d’une intervention terrestre»