Depuis la proclamation de son califat, en juin, l’ombre de l’Etat islamique (EI) ne cesse de s’étendre en Asie. Les autorités du plus grand pays musulman au monde, l’Indonésie, celles de Thaïlande où sévit, au sud, une guérilla séparatiste musulmane, de Singapour, de la Malaisie ou des Philippines ne peuvent plus cacher la multiplication, sur leur sol, des signes de sympathie en faveur du mouvement djihadiste.

Selon les estimations officielles, «plus de 10% des étrangers combattant dans les rangs de l’EI» seraient originaires d’Asie du Sud-Est. Les collectes de fonds organisées auprès d’individus, d’associations, voire de formations politiques, financent, dans cette région, les départs vers le Proche-Orient, la propagande et alimentent les caisses des djihadistes de l’EI.

Objectifs crapuleux plutôt que politiques

Le gouvernement de Manille a dû déployer, dimanche 28 septembre, un millier de soldats au sud du pays, sur l’île de Basilan, pour tenter de retrouver un couple de touristes allemands détenus par le groupe islamiste Abou Sayyaf («porteur de l’épée»): ce dernier exige une rançon de 4,5 millions d’euros et la fin du soutien allemand aux frappes américaines contre l’Etat islamique en Irak et en Syrie. A défaut de réponse dans «les deux semaines», Abou Sayyaf a assuré qu’il décapiterait l’un des deux otages. Berlin a répondu, le 25 septembre, qu’il ne «changerait pas de politique».

Dans des vidéos, Abou Sayyaf avait proclamé, en juillet, son allégeance à l’EI. Le ministère de la défense philippin a, cependant, minimisé les liens entre le mouvement dirigé par Abou Bakr Al-Bagdhadi et les membres d’Abou Sayyaf, estimant que leur adhésion visait des objectifs crapuleux plutôt que politiques. Abou Sayyaf a été fondé au début des années 1990 grâce à des financements d’Al-Qaida. Le gouvernement de Manille n’a cependant pas nié que des filières de recrutement de l’EI étaient actives au sein de la population musulmane, dans le sud-ouest des Philippines.

Même la cité-Etat de Singapour, réputée pour sa tranquillité, a manifesté ses craintes, le 9 juillet, par la voix de son vice-premier ministre, Teo Chee Hean. Devant le Parlement, il a ainsi estimé que «la crise syrienne aurait un impact sur la sécurité du pays». Plusieurs Singapouriens ont en effet rejoint les rangs de l’EI en Syrie, notamment une femme et son mari.

La Malaisie voisine est également concernée par cette vague djihadiste mondiale. Les autorités de Kuala Lumpur ont lancé, depuis le 26 mai, une vaste offensive contre les réseaux de soutien existant dans le pays. Ce jour-là, un jeune homme de 26 ans, Ahmad Tarmini Maliki, a été le premier Malaisien à mourir sur le sol syrien lors d’une attaque suicide, qui a causé la mort de 25 soldats irakiens dans une caserne à Al-Anbar.

Effet de contagion

Une division spéciale de police, chargée de lutter contre le terrorisme, tente de traquer les candidats au départ. Le 18 septembre, trois hommes – un architecte, un technicien et un commerçant – étaient ainsi interpellés à l’aéroport de Kuala Lumpur en partance pour la Syrie. Des projets d’attentats ont été déjoués contre des pubs et des discothèques fréquentés par des étrangers, et dix-neuf personnes ont été arrêtées entre avril et juin. L’un des principaux recruteurs pour le compte de l’EI, le Malaisien Lotfi Arrifin, tué en Irak cet été, se félicitait d’avoir 25 000 fidèles sur son compte Facebook. Un officier de marine malaisien a également été mis aux arrêts pour ses liens avec le réseau Abou Sayyaf.

«C’est une goutte d’eau parmi les centaines de personnes qui sont parties depuis le début de la crise syrienne, en 2011, souvent pour des motifs humanitaires», rapporte un diplomate occidental en poste en Malaisie. La même source explique que les thèmes défendus par l’EI résonnent particulièrement en Malaisie. «Le chiisme est banni dans ce pays et il est le pire ennemi de l’EI, dont la lutte contre la majorité chiite qui dirige l’Irak est perçue, ici, comme légitime.»

Comme par un effet de contagion, le Sud thaïlandais, où se battent, depuis 2004, des séparatistes musulmans contre des soldats gouvernementaux, paraît également sensible aux échos venus de Syrie et d’Irak. Certains individus, venant notamment des trois provinces de Pattani, Yala et Narathiwat, à la frontière de la Malaisie, auraient rejoint les candidats malaisiens au djihad prôné par l’EI.

Enfin, la grande puissance musulmane de la région, l’Indonésie, doit composer avec une menace grandissante des affidés de l’EI sur son territoire. Figure de proue de l’islam radical dans ce pays, le chef religieux Abou Bakar Baachir, condamné, le 16 juin 2011, à 15 ans de prison, à Djakarta pour collusion avec un groupe terroriste local, a prêté allégeance, le 5 août, à l’EI dans la salle de prière de la maison d’arrêt de haute sécurité sur l’île de Sumatra, avec des codétenus. Il a appelé ses partisans à faire de même.

250 djihadistes indonésiens dans les rangs de l’EI

Soupçonné d’être le fondateur et l’idéologue en chef de Jemaah Islamiyah, une organisation terroriste jugée responsable de plusieurs attentats, dont l’explosion dans un bar de Bali, en 2002, qui causa la mort de 202 personnes, dont de nombreux Australiens, il a, depuis, fondé, en 2008, le Jemaah Anshorut Tauhid (JAT), un nouveau groupuscule radical. Cette formation s’est aujourd’hui scindée en deux, l’une restée fidèle à Al-Qaida, l’autre devenue l’un des relais de l’EI en Indonésie.

Ces divisions, selon l’Institut de politique d’analyse des conflits (IPAC), basé à Djakarta, ont laissé la place à l’émergence de deux autres groupes favorables à la cause de l’EI en Indonésie. Le premier a été créé par un religieux également incarcéré, Aman Abdurraman, mentor du groupe Sharia4Indonesia; l’autre est connu sous le nom d’Al-Moujahiroun et son but est d’établir un Etat islamique en Asie du Sud-Est.

Enfin, cette mouvance peut s’appuyer sur des réseaux de financement et de prosélytisme au sein d’universités islamiques indonésiennes, comme celle de Ciputat, qui soutiennent ouvertement les thèses de l’Etat islamique. Une particularité que décrypte un membre d’Interpol, à Lyon: «Tant que les intéressés ne commettent pas d’acte violent, ne possèdent pas d’armes ou ne cachent pas de fugitifs, ils peuvent prêcher ouvertement le djihad en Syrie sans craindre de poursuite, chaque pays a son dispositif légal.»

Les estimations les plus probables des services de renseignement occidentaux fixent à «250» le nombre de djihadistes indonésiens présents dans les rangs de l’EI. D’après l’IPAC, au mois d’août, «22 Malaisiens et Indonésiens» ont tenté de convaincre l’EI, dans la ville d’Al-Chaddadi, de les laisser créer leur propre katiba pour des raisons linguistiques. Face au danger de voir se reproduire un autre «Bali», Indonésiens et Australiens ont décidé, le 28 août, de resserrer de liens diplomatiques très distendus en signant un «accord de bonne conduite» en matière de coopération antiterroriste.