Elle est la voix des Palestiniens en Europe. Depuis 1993, Leila Shahid,

52 ans, est la déléguée générale de l'Autorité palestinienne à Paris. En contact permanent avec Yasser Arafat, elle estime qu'il demeure aujourd'hui incontournable pour toute résolution du conflit avec Israël. De passage à Genève, elle répond aux questions du Temps.

Le Temps: Yasser Arafat a-t-il encore un avenir politique?

Leila Shahid: Oui. Il vit un moment crucial de son histoire, mais il en a vu d'autres. Aujourd'hui plus que jamais il colle à la peau de son peuple qui se bat depuis cinquante-trois ans. Chaque fois que ses adversaires ont voulu le détruire, il en est ressorti renforcé. C'est le même (Ariel) Sharon qui, il y a dix-neuf ans, en envahissant le Liban, pensait avoir sa peau au terme d'un siège féroce. Arafat a préféré fuir en Tunisie après trois mois. Tout le monde avait annoncé sa fin

– Mais aujourd'hui le monde a changé.

– Par rapport à 1982, il y a eu un chamboulement des alliances politiques entre les Etats-Unis, l'Europe et le monde arabe. Mais Arafat n'est plus en exil, il est chez lui, dans un territoire qui lui appartient. Et il a le courage de rappeler qu'il n'y a pas de solution militaire en décrétant un cessez-le-feu unilatéral au moment où l'ennemi continue de l'assiéger. Ceux qui veulent entrer dans un rapport de force avec Israël se trompent. Il n'y a aucun espoir de gagner une guerre face à la quatrième puissance militaire mondiale.

– Le Hamas, le Djihad islamique et le FPLP ont déjà annoncé qu'ils ne l'appliqueraient pas…

– Yasser Arafat a contre lui ces trois organisations qui prônent des attentats kamikazes. Mais il a pour lui toute la société civile palestinienne qui reste lucide. On sait que le monde a changé après le 11 septembre et que la négociation politique est nécessaire pour obtenir la fin de l'occupation militaire de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem, et la reconnaissance de l'Etat de Palestine.

– Mis «hors jeu» par Ariel Sharon, de plus en plus isolé dans son propre camp, Arafat apparaît pourtant comme un homme du passé.

– C'est normal. Mais on a une mauvaise perception de sa perte de crédibilité. Arafat n'est pas un homme du passé. Au contraire, il a pour lui la légitimité historique – que ne peuvent invoquer d'autres dirigeants plus jeunes – qui permet un compromis avec Israël depuis 1988. C'est un compromis extrêmement généreux. C'est incroyable que, en janvier 1996, 88% des Palestiniens aient voté pour Yasser Arafat et son projet d'Etat sur seulement 22% de la terre palestinienne en laissant les 78% restant à Israël. C'est ce que j'appelle le miracle de la Terre sainte. Arafat perd du terrain car les promesses de paix depuis huit ans n'ont abouti à aucun résultat. L'Etat qu'on espérait s'avère un bantoustan assiégé par des colonies, et le niveau de vie a chuté de 40%. Voilà pourquoi il perd du crédit. Et c'est ce discrédit qui apporte de l'eau au moulin des islamistes, de ceux qui ont toujours été opposés au processus d'Oslo.

»Depuis septembre 2000, la nouvelle Intifada manifeste le ras-le-bol d'une population frustrée et la colère généralisée contre Ariel Sharon et Ehud Barak. Jusqu'en mars 2001, c'était un message au monde pour dire que l'espoir d'Oslo s'écroulait. Deux raisons à cela: depuis 1993, sur les cinq premiers israéliens qui se sont succédé, un seul défendait Oslo et il a été assassiné; d'autre part, la communauté internationale, qui s'était déclarée parrain du processus (Etats-Unis, Europe, Russie), n'a jamais garanti sa mise en œuvre. L'Intifada, c'est l'expression des déçus d'Oslo. Les attentas kamikazes ne viennent qu'en réponse à la stratégie de Sharon de destruction de l'Autorité palestinienne et de l'assassinat de 180 dirigeants locaux. Pourquoi ce terrorisme d'Etat n'est-il jamais dénoncé?

– Existe-t-il aujourd'hui un risque de guerre civile entre Palestiniens?

– C'est le but d'Ariel Sharon. Mais il n'aura pas lieu, même s'il y a un vrai risque. Arafat parie à nouveau sur une communauté internationale responsable qui tire les leçons des échecs passés et du nouveau contexte mondial. Il faut garantir l'application des Accords d'Oslo. S'il devait y avoir une conflagration, elle ne se limitera pas au territoire palestinien mais à l'ensemble du Moyen-Orient. Soit la paix et le droit international s'appliquent pour tout le monde, soit la guerre touchera tout le monde. C'est aussi cela la mondialisation.