«Demandez aux Costaricains s'ils sont différents de leurs voisins panaméens ou nicaraguayens. Ils vous répondront oui, bien sûr, nous avons un organe démocratique là, juste à côté du foie!» Mario Fernandez Silva, ancien ambassadeur du Costa Rica à Bruxelles, sourit de cette plaisanterie qui circule dans toute l'Amérique centrale. Cette région ébranlée par des dizaines de coups d'Etat, déchirée jusqu'à la fin du siècle dernier par des guérillas sanglantes, souffrant aujourd'hui d'une pauvreté endémique, semble en effet regarder avec un mélange d'envie et d'incompréhension le Costa Rica, contrée prospère et indolente de 4 millions d'habitants où auront lieu dimanche des élections générales.

Eden tropical

«La Suisse d'Amérique centrale», vieux surnom qu'elle a hérité de ses immigrés venus d'Europe, est un éden tropical où les services publics existent et fonctionnent et où l'on peut marcher dans les rues de la capitale, San José, sans risquer de tomber sous les balles d'un agresseur. Dès la fin du XIXe siècle, elle met son dernier dictateur hors d'état de nuire, déclare l'enseignement primaire gratuit et obligatoire, et abolit la peine de mort. En 1914, elle soumet ses cultivateurs de café à l'impôt sur le revenu; en 1948, elle renonce à son armée. «C'est aussi l'époque de la sécurité sociale, des grandes nationalisations, de la promulgation du Code du travail. Le pays a su se doter d'une classe moyenne qui lui permet d'atteindre les meilleurs indices de développement humain du continent», se félicite Mario Fernandez Silva.

Cet Etat providence, appelé affectueusement papa estado, a-t-il aujourd'hui fait son temps? Déçus par la classe politique - le pays a vu en 2004 deux anciens chefs d'Etat aller en prison pour des affaires de corruption, impliquant notamment l'entreprise française Alcatel - les Costaricains plébiscitent aujourd'hui Oscar Arias. Donné gagnant à la présidentielle avec 20 points d'avance dans les sondages, cet ancien chef de l'Etat du Costa Rica, honoré du Prix Nobel de la paix en 1987 pour son action en Amérique centrale, a déjà annoncé son intention d'ouvrir à la concurrence le secteur des télécommunications et de l'énergie. Social-démocrate prônant une politique de centre droit, il est également partisan de la ratification du traité de libre-échange, très controversé, que la région a signé avec les Etats-Unis.

«Vente des joyaux de la couronne»

Ce projet politique, cependant, se heurte à de nombreuses oppositions. Fustigeant une «classe de puissants» convertie aux «théories néolibérales», le très écouté Hugo Barrentes, évêque de San José, a dénoncé à plusieurs reprises «la vente des joyaux de la couronne». L'entreprise nationale de télécommunication et de génération d'électricité (ICE) est en effet au centre d'une galaxie de monopoles publics dans les secteurs des assurances, du raffinage, de la production d'alcool, de l'adduction d'eau ou de l'activité portuaire. «L'implication de l'Etat dans l'économie nationale remonte à plus de cent cinquante ans, rappelle Albino Vargas, secrétaire général de l'ANEP, un des principaux syndicats du pays. Elle a permis d'offrir à nos citoyens 95% de couverture téléphonique, 97% de couverture électrique, et une prise en charge totale des besoins de santé et d'eau potable... C'est unique en Amérique latine», rappelle-t-il.

Pour le syndicaliste, des privatisations massives seraient d'autant plus dangereuses qu'elles plongeraient le petit peuple des fonctionnaires et des employés dans la précarité: «Ils peuvent encore vivre dans une maison décente grâce aux aides au logement et au faible coût des services publics. Pour l'instant, le taux de pauvreté au Costa Rica n'est que de 10%. Mais si l'on affaiblit l'Etat, comme dans les pays voisins, ce chiffre va exploser, prédit-il. Nous allons nous centraméricaniser.»

Une menace qui se concrétise déjà par l'immigration de Nicaraguayens qui s'entassent dans les bidonvilles bordant la capitale. Fuyant la misère qui sévit dans leur pays, ils seraient déjà plus de 750000 à avoir choisi le Costa Rica pour réaliser leur rêve américain.