La loi du silence règne au 59, avenue de Ségur. Transformé en état-major de la passation de pouvoir avec Nicolas Sarkozy, fixée au matin du 15 mai, l’ex-QG parisien de la campagne de François Hollande s’efforce désormais de tenir les médias à l’écart. Motif: le nouveau chef de l’Etat français n’est pas encore en fonction. Vraie raison: les nominations ministérielles, et celles des technocrates qui composeront les futurs cabinets, butent sur pas mal d’obstacles. A commencer par le contexte, dominé par de fortes tensions européennes après les élections grecques. Et par la publication, jeudi, de sévères prévisions économiques communautaires.

Les difficultés dans les nominations et les contraintes internationales vont de pair. En tablant sur une croissance française de 0,5% en 2012 et 1,3% en 2013, et en estimant que le déficit budgétaire atteindra alors 4,2% du produit intérieur brut (et non 3% comme le président sortant Nicolas Sarkozy s’y est engagé), la Commission européenne a démontré, vendredi, que la nouvelle administration hexagonale aura fort à faire pour surmonter le scepticisme ambiant à Bruxelles.

Les deux rendez-vous de François Hollande, mardi et mercredi, avec les présidents du Conseil européen Herman Van Rompuy et de l’Eurogroupe Jean-Claude Juncker, l’ont d’ailleurs confirmé. «Ils ont asséné un mot: ré-a-lis-me!» raconte un diplomate. Un refrain qu’Angela Merkel entonnera à son tour, lorsqu’elle recevra «à bras ouverts» le vainqueur du 6 mai, mardi après-midi prochain à Berlin. «Une croissance à crédit nous ramènerait au début de la crise», a-t-elle déjà prévenu devant le Bundestag.

François Hollande, pour y faire face, compte sur une garde rapprochée solide. La nomination comme secrétaire général de l’Elysée – le patron de l’équipe présidentielle – du diplomate Pierre Sellal, ancien représentant permanent de la France auprès de l’UE, strasbourgeois d’origine, très germanophile, paraît acquise. Le président élu, soucieux de ne pas se disperser, aurait par ailleurs confirmé l’accession de son vieil ami Jean-Yves Le Drian au poste de ministre de la Défense, avec mission de se concentrer sur le sommet de l’OTAN de Chicago, les 20 et 21 mai. «La confiance s’annonce comme le premier critère dans le choix de ses principaux collaborateurs. Le mot d’ordre est: pas de vague, pas de chantage!» explique-t-on au PS.

Les pressions européennes plaident surtout, d’après les analystes, pour une concentration des décisions économiques dans les mains de l’Elysée. Le fait que Michel Sapin, élu de l’Indre et autre vieux compagnon de François Hollande, soit pressenti comme ministre des Finances (il avait occupé la fonction en 1992-1993, juste après la signature du Traité de Maastricht) montre que le nouveau président sera bel et bien au poste de commande. «Nommer Sapin à Bercy, c’est installer l’Elysée dans le cockpit», juge l’économiste Philippe Chalmin, coordinateur du rapport annuel Cyclope (Ed. Economica) sur les matières premières et fin connaisseur des arcanes politiques. A charge pour le futur premier ministre de se concentrer, lui, sur les élections législatives des 10 et 17 juin que le retrait de Nicolas Sarkozy de la vie politique rend plus ouvertes, tant la présidentielle aura été un référendum sur le président sortant.

L’autre priorité de François Hollande semble être… de gagner du temps. Le candidat socialiste a promis d’adresser, sitôt élu, un mémorandum à ses homologues européens dans lequel seront énumérées les doléances de la France. Ce sera chose faite, mais avec peut-être moins de précisions qu’anticipé. «Renégocier le pacte et réorienter l’Europe restent nos maîtres mots», explique, tout en restant flou, l’un des conseillers diplomatiques du président élu. Le document, dit-on à Paris, doit en plus être «rôdé». La tâche de recueillir les avis des différentes capitales et du Parlement européen sur ce texte a donc été confiée à la députée européenne Catherine Trautmann. Des coups de fil ont aussi été échangés entre Paris et la première ministre sociale-démocrate danoise, Helle Thorning-Schmidt, dont le pays assume jusque fin juin la présidence tournante de l’UE.

Le premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker, qui réunit lundi à Bruxelles les ministres des Finances de l’Eurogroupe, a plaidé devant François Hollande pour un «donnant donnant» avec l’Allemagne: acceptation d’un frein constitutionnel à l’endettement (que le PS continue de refuser) contre un «pacte d’investissement» et la création d’euro-obligations pour financer des projets, garanties sur le budget de l’UE. Une équation à affiner entre le 23 mai, date d’un premier dîner informel extraordinaire des dirigeants de l’UE à Bruxelles, et le 30 juin, au prochain sommet européen. François Hollande pourrait, dans la foulée, s’exprimer devant le Parlement européen, en session à Strasbourg du 2 au 5 juillet. ö Page 26

«Renégocier le pacte et réorienter l’Europe restent nos maîtres mots»