En février, Boris Eltsine a mis à l'écart le procureur général Youri Skouratov afin de faire cesser les enquêtes contre son entourage immédiat. Pour faire bonne mesure, il a aussi renvoyé en mai dernier le premier ministre Evgueni Primakov, qui avait fermement encouragé Skouratov à ne pas arrêter ses recherches aux portes du Kremlin. C'est l'échec total. Le mauvais génie qui terrorise depuis plusieurs mois les proches d'Eltsine ne veut pas rentrer dans sa bouteille. La police suisse, elle, continue d'enquêter imperturbablement sur toutes les affaires qui ont coûté à Youri Skouratov son poste.

La saisie des comptes en banques suisses de Pavel Borodine, le patron du richissime économat du Kremlin, et de 22 autres ressortissants russes de son entourage en est une nouvelle preuve. Le 1er juillet, la police vaudoise avait déjà perquisitionné dans les locaux de deux sociétés suisses liées au financier Boris Berezovski, un proche de la famille Eltsine. Si Pavel Borodine a une réputation un peu moins sulfureuse que Berezovski, son poste à la tête de la Direction des affaires présidentielles fait de lui un des hommes clés de l'exécutif russe. Cette branche de l'administration présidentielle gère en effet la plupart des bâtiments officiels fédéraux de Russie. Cela ne comprend pas seulement le Kremlin, la Douma ou la Cour des comptes, mais aussi d'innombrables appartements, datchas et sanatoriums. Il est chargé du bien-être de tous les hauts fonctionnaires de l'Etat et des députés de la Douma.

Les incroyables ressources financières liées à ce secteur permettent au Kremlin d'accorder des faveurs particulières à ceux qui soutiennent son action. Le président ne s'en cache d'ailleurs même pas. «J'ai demandé à Pavel Borodine d'écouter attentivement les requêtes des députés s'ils respectent mes vœux», a par exemple ouvertement déclaré Boris Eltsine en avril 1998 quand il cherchait à faire approuver par la Douma la candidature de Sergueï Kirienko au poste de premier ministre.

Liens avec la société suisse Mabetex

Les affaires de Pavel Borodine se sont gâtées au début de cette année quand l'enquête, menée conjointement par les Ministères publics de Russie et de Suisse sur les liens privilégiés entre la société de construction tessinoise Mabetex et la Direction des affaires présidentielles, est devenue de notoriété publique. Après les perquisitions effectuées par Carla Del Ponte dans les locaux de la Mabatex en Suisse, les enquêteurs russes n'ont pas hésité à confisquer des documents chez Pavel Borodine lui-même. Depuis, la presse russe ne cesse de distiller de nouvelles informations sur les curieuses relations d'affaires entre le chef de l'économat présidentiel et la société tessinoise. Ainsi au début juin, l'hebdomadaire Versya publiait les détails d'un compte ouvert en 1995 à la Banque du Gothard pour lequel Pavel Borodine et le président de la Mabetex, Behgjet Pacolli, disposaient tous deux du droit de signature. Ce compte a servi à un certain nombre de mystérieuses opérations financières pour des sommes allant de 100 000 à un million de dollars avant d'être fermé le 5 janvier 1999.

Le Ministère public russe a donc de toute évidence de bonnes raisons pour poser quelques questions auxquelles seuls les enquêteurs suisses peuvent répondre, ce qu'ils semblent d'ailleurs prêts à faire. Le problème, c'est que cela renforcera encore un peu plus la mentalité d'assiégés qui semble s'être emparée des locataires du Kremlin. Selon les médias russes, l'entourage de Boris Eltsine semble en effet caresser l'idée d'instaurer l'état d'urgence afin de régler d'un seul coup tous ses problèmes. Si c'est le cas, les dernières nouvelles venues de Suisse ne sont pas faites pour calmer les esprits.