Palden et Dondhup sont assis devant une échoppe. Ils sont là, oisifs, à regarder les passants arpenter la ruelle pavée de briques. «Il n'y a pas grand-chose à faire ici», souffle Palden. «Ici», c'est le camp de réfugiés du quartier de Jawalakhel à Katmandou, un gros pâté de maisons en ciment hérissées des drapeaux à prière qui signent l'identité tibétaine. Deux cents familles, ayant fui le Tibet pour le Népal au début des années 1960, y vivent en vase clos. Des fils électriques pendent le long des façades. Le chômage y est massif chez les jeunes, dont les plus désœuvrés tuent l'ennui dans des salles de jeux vidéo, et succombent parfois à la drogue.

Palden, 41 ans, vêtu d'un blouson de cuir, arbore un crâne rasé. Quand on lui demande le sens d'une tonte si parfaite, il pointe l'index vers une affichette intitulée «Les dix raisons pour lesquelles je me suis rasé», collée sur le mur de l'échoppe. «J'exprime ma solidarité avec la lutte pour la liberté du Tibet [...], j'ajoute ma voix à celle des braves moines qui ont défié la police chinoise», peut-on lire.

Le combat à leur manière

Au Népal vivent 20000 membres de la diaspora tibétaine, la plus importante après celle de Dharamsala, en Inde.

L'ami de Palden, Dondhup, ne s'est pas encore rasé. Il exhibe ses convictions grâce au tatouage de ses biceps. Un «Save Tibet» et les couleurs du drapeau tibétain s'étalent sur sa peau cuivrée. Dondhup, 33 ans, est le fils d'un guerrier khampa, ces cavaliers tibétains qui guerroyèrent contre l'armée chinoise dans les années 1950 avant de se replier sur la base de Mustang, au Népal, où ils reçurent armes et instruction de la CIA pour harceler l'Armée populaire de libération. Son père, vétéran octogénaire à la barbichette neigeuse, est assis au bout de la rue sur un tabouret en osier tressé. Il narre ses exploits de vieux guerrier, un chapelet roulant entre ses doigts fripés. «Je rêve de retourner au Tibet avant ma mort», confesse-t-il, une étincelle d'émotion dans le regard.

Palden et Dondhup n'ont pas d'armes, mais ils poursuivent le combat à leur manière. A la mi-mars, ils étaient de toutes les manifestations à Katmandou dénonçant la répression chinoise. Les matraques de la police ont été brutales. «Le gouvernement népalais soutient Pékin, pas les Tibétains», grince Palden. C'est la politique étrangère du Népal: accommodant envers Pékin pour mieux contrebalancer une influence indienne jugée envahissante. Les Tibétains du Népal font les frais de ce jeu d'équilibre. Depuis la fin des années 1990, Katmandou a cessé d'accorder le statut de réfugié aux Tibétains, condamnant un tiers de la communauté à la précarité juridique et exposant au risque de refoulement les transfuges fuyant le Tibet chinois (environ 2500 par an).

En 2005, le bureau du représentant du dalaï-lama a été fermé, ce qui ne l'a pas empêché d'opérer officieusement. Cette tolérance est menacée. Les récents rassemblements antichinois ont été dispersés manu militari sous la pression de Pékin. «A proximité de l'ambassade chinoise, j'ai vu des diplomates chinois donner des ordres à la police népalaise», raconte un Tibétain.

Assemblées de prière

Les Tibétains de Katmandou se montrent donc plus prudents mais ne renoncent pas. Aux attroupements sur la voie publique, devenus trop périlleux, ils préfèrent les jeûnes collectifs ou des assemblées de prière. Ce jour-là, ils sont 400 dans la cour d'un centre social tibétain situé près du sanctuaire de Bouddhanath. Assis en tailleur sous une bâche en plastique bleu, hommes et femmes, jeunes et vieux, moines et laïques, moulins à prière tournoyant au poing, psalmodient en chœur les mantras bouddhistes diffusés par la sono. La clameur s'élève, bourdonnement obsédant.

Nima s'y est associé. Casquette, jean et baskets, ce jeune Tibétain est arrivé au Népal en 2006. A Lhassa, la capitale du Tibet chinois, il était vendeur de peau de yak. Il n'y supportait plus l'atmosphère, «la domination de l'économie par les Chinois», «la marginalisation de la langue tibétaine». Surtout, il voulait «voir le dalaï-lama à Dharamsala, un vieux rêve». Il a donc tenté l'aventure, payé un passeur, marché la nuit dans la neige, rampé sous les faisceaux des projecteurs de l'armée chinoise à la frontière. Une fois au Népal, il a filé à Dharamsala pour réaliser son «vieux rêve». «Quand j'ai approché le dalaï-lama, j'ai pleuré», dit-il. Depuis le soulèvement du Tibet, la frontière est devenue étanche. Le nombre de transfuges est en chute libre. On ne passe quasiment plus au Népal.