L'été s'annonce tendu en Turquie. A peine passée la vague d'euphorie liée aux performances de l'équipe nationale de football dans l'Euro que l'actualité politique a repris de sa gravité habituelle. Mardi, le procureur de la Cour de cassation a en effet présenté son réquisitoire oral devant les onze juges de la Cour constitutionnelle. Abdurrahman Yalçinkaya a réitéré ses accusations concernant le Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir depuis 2002. Il a répété vouloir la dissolution de cette formation politique, issue de la mouvance islamique, au motif qu'elle vise à «instaurer un ordre basé sur la charia», la loi islamique.

Le procès intenté à l'AKP et à 71 de ses membres, dont le premier ministre Recep Tayyip Erdogan et l'actuel président de la République Abdullah Gül, est donc passé mardi dans une phase active. L'acte d'accusation se compose de nombreuses citations puisées dans la presse mais aussi d'extraits de discours prononcés, essentiellement sur la question du foulard islamique. Le passage, en février, d'une réforme constitutionnelle ouvrant la porte au foulard islamique pour les étudiantes sur les campus universitaires avait alors enclenché cette procédure, unique en Turquie et en Europe, puisqu'elle concerne un parti au pouvoir.

Ce jeudi, c'est au tour de l'AKP de présenter sa défense orale, encore à huit clos, devant les onze juges de la Cour constitutionnelle. Mais à en croire les bruits de couloir, le cœur n'y est pas. L'AKP, tout en jugeant faible l'acte d'accusation, se fait peu d'illusion sur son sort et table d'ores et déjà sur sa dissolution et sur l'interdiction politique durant cinq ans d'une trentaine de ses membres. La Cour constitutionnelle a en effet statué en juin contre l'AKP au sujet du foulard islamique. Elle a modifié la réforme constitutionnelle jugée contraire au principe de laïcité de la République. Cette décision est perçue comme le signe avant-coureur d'une dissolution de l'AKP. En coulisse, divers scénarios sont donc ébauchés pour réagir à une telle décision, comme la formation d'un nouveau parti. Officiellement toutefois, rien n'est joué. L'AKP mise sur un verdict dès la fin du mois du juillet, ce dont doutent la plupart des commentateurs.

Pour les partisans du gouvernement, cette procédure de dissolution est un véritable «coup d'Etat judiciaire», la dernière carte en main détenue par l'opposition contre un parti qui a été réélu il y a un an avec 47% des suffrages et qui a réussi à faire élire l'un des siens à la présidence de la République. Et selon toute apparence, ce bras de fer n'est pas près de s'arrêter.

Mardi, un spectaculaire coup de filet a en effet été réalisé par la police dans des milieux proches du Parti républicain du peuple (CHP, principal formation de l'opposition). Au moins 21 personnes ont été arrêtées à travers le pays. Toutes sont soupçonnées de lien avec un réseau ultranationaliste, dénommé Ergenekon, et dont le démantèlement a débuté en juin 2007. Parmi les personnes interpellées se trouvent deux anciens généraux à la retraite, dont l'un est membre de l'Association pour la pensée d'Atatürk, le fer de lance du kémalisme. Se trouve également un journaliste du quotidien Cumhuriyet, fervent opposant à l'AKP.

Or ce coup de filet, le sixième en un an, soulève davantage d'interrogations que de louanges. Pour de nombreux commentateurs, et pas uniquement parmi les opposants de l'AKP, ceci ressemble fort à un règlement de comptes orchestré par le pouvoir. Comment expliquer en effet que ce coup de filet intervienne le jour même du réquisitoire du procureur? L'éditorialiste de Milliyet, Can Dundar, regrette que sous couvert d'une enquête, l'AKP menace l'opposition, et notamment des personnalités qui ne lui plaisent pas, afin de faire oublier son propre procès. Et cela alors qu'il existe un réel besoin de faire la lumière sur ce gang qui planifiait un coup d'Etat en 2009. Œil pour œil, dent pour dent, c'est donc bien à un duel des plus violents que l'on assiste en ce début d'été. Or la saison chaude vient à peine de commencer.