L’ancien président du gouvernement flamand, partisan d’une décentralisation de la Belgique, avait eu les pires difficultés à prendre les rênes du pays fin mars 2008, neuf mois après les élections de juin 2007 remportées par son Parti chrétien-démocrate flamand. Ses méthodes jugées autoritaires lui ont mis à dos une bonne partie de la classe politique francophone. Après sa démission de décembre dernier, il explique comment il compte rebondir.

Le Temps : Pourquoi êtes-vous en Suisse?

Yves Leterme: Depuis le mois de décembre jusqu’aux élections régionales et européennes de juin, je suis en congé sabatique pour d’une part écrire un livre qui sera publié le 15 mai sur notre modèle social-économique, et d’autre part pour avoir des discussions avec des jeunes européens. Je veux connaître leur vision. Je suis persuadé que ce qu’on leur enseigne est assez friedmanien (ndlr, théorie économique de Milton Friedman), que cela relève d’une certaine religiosité du capitalisme néolibéral. Mon livre fait une comparaison entre le capitalisme néolibéral anglo-saxon - qui a démontré ses limites - avec le système alpin et rhénan de l’Allemagne, de la Suisse, des pays du Bénélux et des pays scandinaves. C’est une profession de foi.

- Le système fédéral suisse est-il une source d’inspiration pour résoudre la crise politique belge?

- J’admire ce système fédéral qui suppose une très forte implication des citoyens. Mais il y a de grosses différences entre nos deux systèmes. Vous avez 26 cantons, nous avons deux grandes communautés; vous avez des alliances politiques variables, chez nous c’est toujours les mêmes deux communautés qui se trouvent face à face avec en plus une différence économique. Enfin nous avons le statut de Bruxelles-capitale, bilingue en droit, multilingue en pratique, alors que vous avez des entités cantonales unilingues. On peut toutefois tirer des enseignements du système fédéral suisse comme par exemple la répartition claire et nette des compétences. C’est aussi ce qu’on veut faire en Belgique. Chez nous, toutes les compétences sont mixtes à quelques exceptions près, or ces enchevêtrements ne sont pas bons. Il faut une politique cohérente entre le fédéral et le régional, mais il faut quand même que chacun prenne ses responsabilités. Autre différence, en Belgique on part d’un pays unitaire qui a décidé depuis 40 années seulement de faire des choses séparément par chaque région. Il y a une dévolution des compétences. La question est de savoir où s’arrête cette dynamique, où peut-on trouver un point d’équilibre. C’est la raison du blocage politique en Belgique.

- Le modèle de fiscalité suisse, décentralisé, vous inspire-t-il?

- La Belgique a un avenir dans la mesure où on donne aux deux communautés plus d’espace pour un travail sur mesure partant des aspirations politiques différentes. Mais il faut aussi renforcer le pouvoir fédéral, par exemple au niveau budgétaire il est clair que le fédéral n’est plus en mesure d’assainir à lui seul les finances publiques en Belgique. Il faut donc lui venir en aide. Pour la fiscalité, notre souci est d’avoir une plus grande autonomie, que chaque région et communauté soit davantage responsable de ses ressources.

- Comment envisagez-vous votre avenir politique?

- Je suis à la disposition de mon parti, de mon pays. J’ai reçu un mandat très clair pour exécuter un certain programme clair et net aux élections de 2007. Jusqu’à présent on n’a pas réussi à le mettre en pratique. Il faut trouver après les élections européennes et régionales des compromis, aller de l’avant. Il faut assainir les finances publiques, renforcer l’économie et organiser une meilleure répartition des compétences. Je suis tout à fait prêt à prendre les responsabilités qui me seront confiées.

- Etes-vous toujours intéressé par le poste de premier ministre?

- Jusqu’aux prochaines élections législatives, je ne suis plus candidat. J’ai un bon collègue démocrate-chrétien, Herman Van Rompuy, qui occupe ce poste. Il fait cela bien. Les problèmes ne sont pas encore résolus, mais il a apporté une stabilité au pays. Je suis à sa disposition mais pas pour occuper sa place, qu’il occupera jusqu’en 2011.

- Quelle est votre ambition?

- Mes collègues savent ce qui m’intéresse. La meilleure façon de créer des problèmes est d’en parler publiquement. Donc je ne le fais pas.

- Votre départ a été précipité par l’affaire Fortis où vous avez été mis en cause. Qu’en est-il aujourd’hui?

- On a dit que mes collaborateurs, ceux du ministre de la Justice et ceux du ministre des Finances avaient eu des contacts illicites avec des magistrats. Il s’est avéré que ces contacts ont été simplement informatifs. Le rapport de la commission parlementaire d’enquête à ce propos a statué très clairement que nous n’avons pas de responsabilité personnelle dans ce qui s’est passé. Mais il y avait une responsabilité politique à prendre, nous l’avons prise.

- Vous estimez-vous blanchi?

- Je n’avais pas besoin de la commission d’enquête pour me faire blanchir. Ce n’était pas l’objectif. Mais il est très clair maintenant que je n’ai commis aucune faute personnelle dans ce qui s’est passé.

- La politique belge est connue pour ses crises à répétition. Quelles sont les réformes nécessaires?

- Politiques, institutionnelles. La Belgique est confrontée au problème du vieillissement de la population. Au niveau de la sécurité sociale, des finances publiques, de la réduction de la dette, il faut prendre des décisions courageuses.

- Quels sont les effets de la crise économique sur la Belgique?

- Nos banques étaient plus exposées que d’autres, mais on a bien réussi à sauvegarder ces instruments économiques. Fortis fait partie désormais du premier groupe bancaire européen, BNP. Il y a une perte d’autonomie d’action. Mais ce dossier a été bien résolu. On a maintenant l’impact économique du manque de confiance des consommateurs et des investisseurs. J’espère que ce sera limité dans le temps.

- Cette crise est-elle de nature à renforcer la césure entre Wallons et Flamands, ou va-t-elle au contraire démontrer l’intérêt d’une plus grande solidarité entre les deux communautés?

- Le fantastique plus du système social-économique que nous avons bâti en Europe occidentale c’est justement cette solidarité, cette sécurité sociale et il faut la garder au niveau fédéral. Pas question de scinder la sécurité sociale. Ceci dit, la crise doit être suivie d’une prise de responsabilité des opérateurs économiques et aussi des dirigeants wallons. J’ai l’impression qu’on fait tout ce qu’on peut au niveau de la Région wallonne, par exemple, pour être à la hauteur de la situation.