La ville de Mekele, capitale de l’Etat dissident du Tigré, s’attendait à une offensive imminente de l’armée éthiopienne, après l’expiration mercredi soir d’un ultimatum demandant aux dirigeants rebelles de se rendre. «La situation dans la ville est pour l’instant calme», selon Patrick Youssef, responsable des opérations du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Afrique, joint à Genève mercredi en début d’après-midi. Le CICR est l’une des rares organisations indépendantes à avoir une présence à Mekele, une ville d’un demi-million d’habitants. Depuis le début de l’offensive éthiopienne, le 4 novembre dernier, la région a été coupée du monde et du réseau internet.

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«Nous communiquons avec notre équipe sur place grâce à un téléphone satellite», explique Patrick Youssef, qui est en contact régulier avec la dizaine de collaborateurs travaillant avec la branche locale de la Croix-Rouge éthiopienne. «Ils ont pu visiter environ 300 personnes arrêtées par les autorités locales en lien avec le conflit et mettre en place un service pour permettre aux habitants de renouer le contact avec des proches dont ils ont été séparés. Mais il est clair que, si la ville est prise dans les combats, les hôpitaux manqueront rapidement de matériel et de médicaments», met en garde Patrick Youssef.

En effet, les convois humanitaires sont toujours bloqués par l’Ethiopie aux portes du Tigré et, avec la coupure d’internet, les transferts de fonds en ligne sont impossibles. La région pourrait aussi manquer de produits de base si le siège se poursuit.

Guerre de l’information

Pour l’instant, les combats se sont surtout déroulés le long de la frontière avec la région Amhara, dont certains habitants ont des contentieux fonciers avec les Tigréens. Mais la guerre gagne progressivement l’intérieur du Tigré, observe le CICR. Les pertes en vies humaines sont impossibles à chiffrer mais plus de 40 000 habitants du Tigré se sont déjà réfugiés au Soudan voisin, témoin de la violence des affrontements. Le 9 novembre, des centaines d’habitants d’une ville de l’ouest du Tigré ont été massacrés, mais les deux camps se rejettent la responsabilité de ces atrocités.

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Mais le pire risque d’être encore à venir. La grande bataille du Tigré aura lieu pour le contrôle de Mekele. C’est là où siège le gouvernement local, qui défie l’autorité d’Addis Abeba depuis des mois. La région est gouvernée sans partage par le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) qui a organisé son propre scrutin en septembre, alors que le gouvernement éthiopien avait décidé de reporter les élections générales à cause du Covid-19.

Déclarations incendiaires

Le CICR appelle à la protection de la population mais les déclarations des belligérants sont inquiétantes. Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, Prix Nobel de la paix en 2019 pour avoir normalisé les relations de son pays avec l’Erythrée, a appelé mercredi la communauté internationale à ne pas «s’ingérer dans les affaires intérieures» de l’Ethiopie qui mènera un assaut «sans pitié». A Mekele, le président du Tigré, Debretsion Gebremichael, lui a répondu que les siens étaient «prêts à mourir». Les autorités locales ont aussi appelé la population à prendre les armes.

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«En clair, on promet un bain de sang, s’inquiète Paulos Asfaha, historien à l’Université de Genève et spécialiste de l’Ethiopie. La radicalisation des déclarations de part et d’autre montre qu’une résolution politique du conflit est plus éloignée que jamais.» D’autant qu’avec son appel à la non-ingérence, Abiy Ahmed a touché une corde sensible. Ainsi, les pays africains se sont opposés mardi à la tenue d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU sur le conflit au Tigré, qui risque de déstabiliser toute la Corne de l’Afrique. La tentative africaine a été vaine mais cette première réunion n’a rien donné.

L’isolement des Tigréens

L’Union africaine pousse pour une médiation confiée à plusieurs anciens présidents du continent. Mais l’organisation est empruntée, car son siège se trouve à Addis Abeba et l’Ethiopie fait la sourde oreille. «En réalité, personne ne veut empêcher l’offensive éthiopienne. Même les Européens sont surtout soucieux d’éviter une crise humanitaire, poursuit Paulos Asfaha. En Ethiopie, le sort des Tigréens suscite peu de solidarité de la part des autres minorités.» Car, pendant trente ans, le TPLF a régné d’une main de fer sur le pays, s’attirant de nombreuses inimitiés. Il avait fallu d’énormes manifestations pour que le parti tigréen soit contraint de passer la main. En 2018, Abiy Ahmed, un réformateur oromo, le groupe le plus nombreux dans ce pays multiethnique, était désigné premier ministre par le parlement.

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Après avoir si longtemps monopolisé le pouvoir, le TPLF apparaît aujourd’hui complètement isolé. Raison pour laquelle le premier ministre Abiy Ahmed espère enfin se débarrasser de ce rival accusé de lui avoir sans cesse mis des bâtons dans les roues. La prise de Mekele pourrait toutefois ne pas apporter une victoire définitive au gouvernement central. Le Tigré est une région montagneuse, où les forces du TPLP pourraient tourmenter longtemps l’armée éthiopienne.