Le regard est éteint. Les cheveux en bataille barrent un visage amaigri et des traits tirés, preuve d'évidentes souffrances. Remis mardi à plusieurs médias à Bagdad, le premier message vidéo de la journaliste de Libération Florence Aubenas, enlevée en Irak avec son traducteur le 5 janvier, a suscité mardi soir un soulagement rempli d'angoisse et de questions. Soulagement, parce que cette bande montre enfin, pour la première fois publiquement depuis deux mois, la journaliste en vie, confirmant ainsi une autre cassette remise jeudi dernier à la famille, dans le plus grand secret, par les autorités françaises. Angoisse et questions, parce que les paroles de Florence Aubenas devant les caméras suscitent quantité d'interrogations et d'inquiétudes.

Des promesses non tenues

A commencer par son appel au secours au très controversé député Didier Julia, auteur d'une rocambolesque expédition avortée de libération des ex-otages Georges Malbrunot et Christian Chesnot, enlevés le 20 août 2004 et libérés fin décembre. «S'il vous plaît M. Julia, aidez-moi. C'est urgent. Aidez-moi», lâche la journaliste kidnappée, apparemment séparée de son interprète Hussein Hanoun al-Saadi. Le nom du parlementaire est le seul élément tangible offert aux enquêteurs pour remonter une éventuelle piste. Aucune date, sigle ou revendication ne figure sur la bande que la plupart des chaînes de télévision ont refusé de diffuser, ne montrant à l'écran qu'une photo noir et blanc de notre consœur en pull, visiblement très éprouvée. Des vérifications sont en cours pour déterminer si les images proviennent d'une, ou de plusieurs cassettes.

La mention de Didier Julia, qui s'est aussitôt déclaré «prêt à intervenir et à rallumer les circuits avec ses contacts en Irak», a de toute évidence une signification. L'homme, vétéran du lobby français pro-Saddam et vieux routier de l'Irak où il se rendait plusieurs fois par an avant l'intervention militaire américaine, dispose d'entrées auprès des cadres de l'ancien parti Baas, soupçonnés d'alimenter à partir de la Syrie voisine des opérations de déstabilisation et des attentats. «Si Florence Aubenas a cité mon nom, cela veut dire que ses ravisseurs me connaissent et que je les connais», a d'ailleurs déduit mardi soir au journal de 20 heures sur TF1 cet élu gaulliste de Seine-et-Marne. Le gouvernement français n'a pas commenté. Mais le fait de citer Didier Julia peut constituer un message à son intention. Les autorités françaises avaient vertement tancé le député après avoir, en septembre, couvert pendant un moment la pseudo-expédition de libération menée par deux de ses collaborateurs entre Damas, Beyrouth et la frontière irakienne.

Depuis plusieurs semaines, l'idée que l'enlèvement de Florence Aubenas soit lié, peu ou prou, au kidnapping de Christian Chesnot et Georges Malbrunot et à d'éventuelles promesses non tenues, circule à Paris et à Bagdad. De passage à Genève la semaine dernière, Georges Malbrunot n'avait d'ailleurs pas exclu cette hypothèse avec nous. Des rumeurs font aussi état de doutes des services secrets français à l'égard de la famille du traducteur Hussein Hanoun, officier de l'armée de l'air de Saddam et ex-pilote de Mirage avant la guerre du Golfe. Autre interprétation: les ravisseurs – que beaucoup soupçonnaient jusque-là d'être des mafieux – chercheraient à faire de Didier Julia un intermédiaire, une sorte d'écran afin de garantir leur sécurité et la satisfaction de demandes, non explicitées sur la vidéo diffusée hier.

L'horreur, une fois de plus, est en tout cas à la une. «J'imagine ce que peut vivre Florence, nous confiait Georges Malbrunot la semaine dernière. Elle ne parle pas arabe. Elle est probablement détenue seule. Elle doit vivre l'enfer.» Enlevés par l'Armée islamique en Irak, laquelle avait d'emblée exprimé une revendication politique en demandant la levée de l'interdiction du voile, les deux journalistes français détenus pendant près de quatre mois avaient eu, de leur propre aveu, la chance d'être aux mains «d'un groupe très organisé, politiquement conscient, bien informé». Georges Malbrunot l'avoue: «Malgré les moments de terreur que nous avons vécus, malgré les effroyables conditions de déplacement d'un lieu de détention à l'autre, nous n'avons pas été physiquement maltraités et nous savions qu'un dialogue avait lieu entre nos geôliers et les services français. C'est cette certitude qui nous a permis de tenir.»

Horreur pour Florence, mais aussi pour l'autre journaliste occidentale actuellement détenue en Irak, l'Italienne Giuliana Sgrena, du quotidien Il Manifesto. De Giuliana, une vidéo a été diffusée, la montrant également affaiblie, traumatisée, après qu'une rumeur d'exécution a circulé sur Internet. «J'ai vu Florence pâle, sans regard, sans sourire. Dire qu'elle est forte, c'est vrai, mais les forts ont des fragilités», déclarait mardi soir la mère de Florence Aubenas, Jacqueline, devant le portrait souriant de sa fille, placardé dans toute la France aux côtés de celui de son traducteur. «Elle est vivante. C'est la chose essentielle. Mais maintenant, il faut négocier et faire vite.»