«Syndrome allergique.» Voilà de quoi Iouri Chtchekotchikhine, 53 ans, est mort officiellement cette semaine dans un hôpital moscovite où il avait été admis le 23 juin dernier. La personnalité du défunt ainsi que le côté vague et un peu mystérieux du diagnostic médical ont aussitôt donné lieu à de persistantes rumeurs. Député à la Douma dans les rangs du parti réformateur d'opposition Iabloko, rédacteur en chef adjoint du journal russe le plus sévèrement anti-poutinien – Novaïa Gazeta – Chtchekotchikhine était une sorte de provocation ambulante dans la Russie d'aujourd'hui: «Il était un des rares députés à lutter réellement contre la corruption et à ne pas faire semblant.» Cet hommage du leader de Iabloko, Gregori Iavlinski, n'a rien d'une formule de politesse. La dénonciation de la corruption s'apparentait chez Chtchekotchikhine à un véritable apostolat. Il s'était fait un nom comme journaliste au temps de l'URSS déjà, en stigmatisant au début des années 80 la corruption et les abus de pouvoir au sein de la nomenklatura.

Elu député en 1995, réélu en 1999, il devint tout naturellement le membre le plus actif du comité anti-corruption à la Douma. Bref, un homme plutôt dérangeant. Gregori Iavlinski a d'ailleurs annoncé que Iabloko et Novaïa Gazeta allaient demander l'ouverture d'une enquête et une autopsie effectuée par une équipe médicale indépendante: «Aucun diagnostic précis n'a en effet été établi et il circule des hypothèses préoccupantes.» Dont celle d'un meurtre par empoisonnement. Selon ses assistants à la Douma, Chtchekotchikhine ne souffrait d'aucune allergie et la porte-parole de Iabloko, Ievgenia Dillendorf, rappelle que le défunt avait «de nombreux ennemis et recevait fréquemment des menaces».

Pour couronner le tout, Chtchekotchikhine fut l'un des fondateurs, en 1988, de Mémorial, la principale organisation de défense des droits de l'homme en Russie, et s'apprêtait au moment de son hospitalisation à publier un livre sur la Tchétchénie. En 1995, il avait animé brièvement sur une chaîne de TV étatique un magazine d'investigations, qui avait été supprimé par la direction au prétexte qu'il contribuait «à la déstabilisation du pays». Un autre journaliste d'opposition, Victor Chenderovitch, dont la chaîne TVS vient également d'être fermée, salue en Chtchekotchikhine «un des derniers romantiques de la politique russe». Après le libéral Serguei Iouchenkov, assassiné ce printemps, c'est un autre député authentiquement démocrate qui disparaît d'une Douma remplie surtout de courtisans et de corrompus qui eux, aux dernières nouvelles, se portent bien.