Silence radio assourdissant à Tokyo mardi après-midi concernant le naufrage d’un pétrolier iranien en mer de Chine orientale, avec une cargaison de près de 140 000 tonnes de pétrole brut considérée comme particulièrement toxique pour la faune et la flore marines. C’est près de deux fois la cargaison du Prestige, qui avait coulé au large de la Galice en 2002.

Le Sanchi, battant pavillon panaméen, a sombré dimanche, plus d’une semaine après une collision avec un chalutier au large de Shanghai. Incendie incontrôlable, dérive sur plus de 150 milles nautiques et explosions – aucun des 32 membres d’équipage n’a pu être secouru.

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Les médias d’Etat chinois, dont la chaîne CCTV, ont diffusé des images spectaculaires du navire en perdition – images reprises par les télévisions japonaises, agrémentées d’informations des garde-côtes: le naufrage aurait eu lieu à 315 kilomètres à l’ouest d’Amami-Oshima, principale île de l’archipel qui relie Kyushu à Okinawa, soit «à l’intérieur de la zone économique exclusive du Japon». Mais pas un mot sur les conséquences possibles du désastre, sinon l’envoi par la garde côtière d’une équipe pour examiner «une possible fuite de pétrole brut».

«Le pire scénario»

A Pékin, la chaîne anglophone d’information continue CGTN – nouvel avatar international de CCTV – titrait lundi: «La Chine se précipite pour prévenir un désastre environnemental». Ma Jun, écologiste soutenu par le pouvoir et directeur à l’Institut des questions publiques et environnementales, évoquait «le pire scénario», à savoir la présence dans les soutes du pétrolier de condensats qui, au lieu de former une nappe à la surface, «génèrent sous l’eau un panache toxique d’hydrocarbures invisible depuis la surface». Il était par ailleurs question d’une nappe de fioul recouvrant une zone de 129 km².

Quelques heures plus tard, dans la rubrique Opinions de CGTN, un expert annonçait que les opérations de dépollution «pourraient nécessiter des dizaines, voire une centaine, d’années».

Pêche et tourisme menacés

A Tokyo, toujours rien. Aucun communiqué ni annonce officielle. Motus du côté du bureau du premier ministre. Pas d’analyse dans les journaux télévisés du soir. Mardi matin, aucune trace dans les grands titres des principaux quotidiens en japonais. Seul le Japan Times, en anglais, présente l’info en première page avec une dépêche de Reuters à… Pékin.

Et pourtant, les chiffres sont là: 136 000 tonnes d’hydrocarbures hautement inflammables et toxiques, dont une quantité inconnue a peut-être brûlé au cours de la semaine dernière, prisonnières – ou non – d’une épave ravagée par plusieurs explosions. Le tout à 315 kilomètres des côtes d’un archipel dont l’économie dépend principalement de la pêche et du tourisme.

Intérêts gaziers

Comment expliquer un tel silence? Un indice non négligeable réside justement dans les données géographiques – à condition de se donner la peine d’examiner une carte marine et de procéder par recoupement. La zone en question se trouve à proximité d’un champ gazier exploité par la Chine, à l’origine d’un important contentieux territorial entre Pékin et Tokyo.

Symbole de tensions croissantes durant le milieu des années 2000, le gisement de Chunxiao (appellation chinoise)/Shirakaba (équivalent japonais) a depuis été supplanté par les îles Senkaku, administrées par le Japon et considérées comme un des principaux points chauds (hotspots) de la région.

Notre reportage en juillet dernier: Guerre de l’ombre en mer de Chine du Sud

«Personne sur place»

«Les seules images dont nous disposons viennent de la télévision d’Etat chinoise», confie un responsable de l’actualité d’une des principales chaînes de télévision privée. «Nous n’avons personne sur place, pas d’annonce officielle, alors en attendant nous faisons le pied de grue.»

Plus surprenant du côté du gouvernement de Shinzo Abe, connu pour ses prises de position agressives face aux visées territoriales de Pékin, l’absence de tout commentaire semble laisser la main au pouvoir chinois, libre de s’ériger en garant de l’intégrité environnementale – et par extension territoriale – de cette zone particulièrement riche en ressources halieutiques et énergétiques.

Black-out médiatique, phénomène d’autocensure ou simple frilosité, difficile de juger. Mais la menace d’une catastrophe environnementale imminente devrait tôt ou tard forcer les autorités japonaises – et dans leur foulée les médias – à sortir de leur mutisme.