J’ai lu votre chronique dans le New York Times de mercredi intitulée «Is Barry Whiffing?». Je vous lis d’ailleurs régulièrement depuis près de trois ans. Or si vous excellez à souligner les dérives de Washington et des républicains, votre papier du jour vous permet de tomber le masque. En qualité d’ancienne correspondante couvrant la Maison-Blanche, vous avez régulièrement décoché quelques flèches à l’encontre de Barack Obama que vous n’avez manifestement jamais beaucoup aimé. C’est votre droit le plus cher. Pour ne pas trop offusquer votre lectorat et votre image de journaliste progressiste (liberal), vous avez joué plutôt la modération. Là je ne sais pas si c’est la dernière augmentation que vous avez dû constater en remplissant votre dernière déclaration d’impôts ou une affection soudaine pour les plus virulents détracteurs du président démocrate qui vous ont transformée. Mais le ton a changé. D’un humour caustique de bon aloi, vous êtes tombée dans un mépris gratuit voire la condescendance.

Vous reprochez tantôt à Barack Obama de vouloir présenter l’image d’un président cool à laquelle vous n’adhérez pas et d’être un commandant en chef des armées «glacial» quand il s’agit de faire éliminer Oussama ben Laden. Vous déplorez l’attitude d’un président qui n’arrêterait pas de «se plaindre». «C’est déstabilisant pour tout le monde, aux Etats-Unis et à travers le monde.»

Vous allez même jusqu’à dénigrer le parcours de «Barry», qui a grandi dans un milieu relativement modeste pour accéder à la fonction suprême, mais qui ne peut pas s’offrir le luxe de la nonchalance face au mécontentement et aux difficultés comme des présidents issus de familles plus riches tels que JFK ou W. On se demande bien où vous voulez en venir. Faut-il y voir une pointe de racisme ou au contraire un réflexe de classe?

Vous accusez Barack Obama d’éprouver de la frustration parce son terrain de jeu n’est plus une campagne électorale, où tout est théorique, mais la réalité des grands problèmes du monde. Vous oubliez qu’au plan interne, la Maison-Blanche n’a jamais fait l’objet d’autant d’obstructionnisme de la part du Congrès noyauté par le Tea Party. Vous oubliez aussi que la montée de la Chine, que les répercussions inattendues du Printemps arabe en Egypte ou en Syrie ainsi que les dérives autoritaires du maître du Kremlin ont fortement compliqué le rôle de la première puissance mondiale. Votre critique de la présumée faiblesse de la politique étrangère de l’administration démocrate reprend un credo qu’on ne cesse d’entendre du mainstream qui devrait pourtant vous horripiler: Obama a affaibli l’Amérique dans le monde. Qu’aurait été une politique qui, dans un contexte aussi difficile, aurait renforcé l’Amérique? S’engager dans une nouvelle guerre en Syrie, sans stratégie post-intervention dont on a vu les ravages en Irak? Confronter directement Vladimir Poutine dont la vision du monde se limite à son pouvoir et à la Russie? Intervenir en Egypte pour installer un gouvernement fantoche à la botte des Américains alors que les musulmans de la région n’ont cessé de demander le départ des troupes américaines des terres de l’islam?

Puis vous listez une série de phrases qu’un président des Etats-Unis ne devrait jamais prononcer, comme s’il existait un manuel d’utilisation pour exercer la présidence. Il ne devrait jamais répéter sans cesse «eventually», «finalement», «en fin de compte». Il ne devrait jamais avoir raconté à un journaliste du New Yorker: «Nous faisons partie d’une longue histoire en cours d’écriture. Nous essayons simplement d’écrire correctement notre paragraphe.» Par là, vous lui reprochez une trop grande modestie alors qu’un peu plus tôt, vous le jugez arrogant et susceptible. En filigrane, on devrait comprendre que vous faites l’apologie de Ronald Reagan, dont les républicains ont toujours vanté la fermeté qui aurait poussé Mikhaïl Gorbatchev à abattre le mur de Berlin. Un mythe bien cultivé aux Etats-Unis.

Face aux risques de «Troisième Guerre mondiale», comme vous l’écrivez, dus aux provocations russes, vous déclarez, au travers d’une métaphore empruntée au baseball, que Barack Obama est faible, incapable de s’imposer, qu’il ne contrôle pas le monde. Vous ajoutez: «Comment peut-on accepter des attentes autant revues à la baisse et une passivité truculente de la part d’un homme qui s’est présenté comme le guide moral du monde, même avant d’avoir été élu?»

Bel exercice de rhétorique qui a manifestement beaucoup plu au faucon républicain John McCain qui a déclaré, par Twitter, avoir pour la première fois recommandé de lire votre chronique. Mais l’exercice est déconnecté de la réalité. Comment le président démocrate aurait-il dû réagir face à la Russie de Poutine? Livrer des armes à l’armée ukrainienne? Demander à l’OTAN d’intervenir pour empêcher Moscou d’annexer la Crimée, envoyer des troupes américaines à l’est de l’Ukraine pour entamer une nouvelle guerre? Barack Obama a, en réaliste, refusé de telles options aussi absurdes que dangereuses. Il a au contraire privilégié l’unité des Européens et des Etats-Unis.

Votre chronique transpire le politiquement correct d’une progressiste qui «ose» fustiger un président démocrate. Vous auriez aimé que Barack Obama ait le courage d’Adam Silver, le patron de la National Basketball Association qui a décidé de radier à vie Donald Sterling, le propriétaire du club des Clippers de Los Angeles en raison de propos racistes inacceptables. Or Adam Silver a attendu des lustres et des menaces de boycott avant de sévir contre le réputé raciste Donald Sterling. Et puis comparer les défis de Barack Obama face à un monde qui se délite aux difficultés d’un club de basketball relève de la plaisanterie.

Votre chronique transpire le mépris gratuit et abonde d’un fiel qui en dit davantage sur vos propres frustrations que sur la réalité d’une présidence sans doute parmi les plus difficiles de l’après-guerre. En tant que journaliste progressiste, vous aurez au moins eu la satisfaction d’avoir les honneurs de Foxnews qui s’est délectée de votre écrit. Sur Twitter, les anti-Obama se sont également régalés. Quant aux autres, ils ont simplement invité à passer à autre chose.