Cher Monsieur,

Dans votre chronique intitulée «Why Americans See Israel the Way They Do» («Pourquoi les Américains voient Israël ainsi») publiée dans le New York Times de dimanche, vous tentez de montrer comment le conflit entre Israël et le Hamas à Gaza met en lumière une morale à deux vitesses entre Américains et Européens. En tant que Britannique naturalisé Américain (photo Brendan McDemid/Reuters), vous avez une certaine autorité pour parler des sensibilités des deux côtés de l’Atlantique. Fort de cette double appartenance, vous en êtes convaincu. Pour un nombre croissant d’Européens, soulignez-vous, ne pas avoir une opinion négative d’Israël ces jours-ci équivaut à «ne pas avoir de conscience». Voici un audacieux parallèle. Si on retourne la phrase sur la tête avec votre même logique, le fait d’avoir une conscience devrait avoir pour seul corollaire celui d’avoir une opinion positive de l’Etat hébreu. Ce mélange des genres entre conscience et esprit critique m’inquiète car il contraint la conscience à une seule conception du monde, de l’Etat de droit, des normes internationales qui se sont fait jour souvent au lendemain de terribles conflits mondiaux.

Dans le cas concret du conflit entre Israël et le Hamas à Gaza, la notion de conscience n’est bien entendu pas univoque. Nombreux sont les observateurs internationaux et même européens qui prennent pleinement conscience des préoccupations sécuritaires d’Israël dans un contexte moyen-oriental pour le moins perturbé. Ceux-ci peuvent aussi juger criminelle la pratique du Hamas de placer des roquettes dans des écoles de l’UNRWA, l’agence onusienne d’aide aux Palestiniens, et celle d’installer des rampes de lancement de missiles Fajr dans des zones densément habitées.

Dans le même temps, imprégnés du tissu de normes internationales qui ont contribué à civiliser la planète, d’un droit international humanitaire qui apparaît, dans les guerres, comme les derniers fils ténus qui maintiennent un semblant d’humanité, ces observateurs peuvent s’offusquer et se préoccuper du mépris qu’Israël manifeste envers de telles normes. Il est une chose de déplorer que le Hamas joue avec la population civile de Gaza. C’en est une autre de bombarder une école ou des édifices bondés de civils pour éliminer des militants extrémistes du Hamas. Le principe fondamental du droit de la guerre consiste à distinguer entre populations civiles et combattants et à mener des frappes proportionnelles. La notion s’est effritée sous le règne des néo-conservateurs américains dans la guerre contre le terrorisme, mais elle reste ancrée dans les Conventions de Genève.

En critiquant même sévèrement Jérusalem, certains Européens sont pourtant animés d’une vraie conscience, celle d’internationalistes pour qui le respect du droit international est la matrice même de la démocratie libérale et en forge même l’autorité morale. Ces mêmes Européens peuvent soutenir la démocratie israélienne, mais en critiquer le fait, comme l’exprimait l’administration américaine voici quelques jours, qu’elle n’agit pas en se mettant à la hauteur des principes qui la fondent. L’Etat israélien valorise la dignité humaine en son sein, mais semble insensible aux appels à la modération quand il s’agit d’épargner des civils palestiniens. Pour le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, ce sont leurs civils contre les nôtres. Avoir de la conscience, dans ce contexte, n’est-ce pas mettre les civils sur le même plan? La conscience peut d’ailleurs être torturée tant les dilemmes sont nombreux. Le très Américain Barack Obama en est une illustration. Il garantit d’un côté le soutien indéfectible de l’Amérique à Israël, mais juge de l’autre dramatique la mort de centaines d’enfants et de femmes palestiniens. Les critiques d’Israël sont peut-être plus musclées et plus fréquentes aujourd’hui. Mais l’Etat hébreu n’a jamais eu un gouvernement aussi à droite dans son histoire. Il a rarement eu un pouvoir politique qui défende une vision à si court terme.

Pour ce qui est de l’antisémitisme, vous avez raison de souligner une préoccupante recrudescence en Europe. Plusieurs incidents graves en France, en Allemagne, au Royaume-Uni ou en Hongrie sont à condamner avec la plus grande fermeté. Votre manière, toutefois, de parler des dérapages en Allemagne qui sont sérieux, mais marginaux par rapport au pays, offre une caricature qui dessert non seulement votre cause, mais celle de l’Europe. Dans des rues allemandes, des idiots ont parlé de Hitler, de gazer les Juifs. D’autres ont jeté des cocktails Molotov sur une synagogue dans une ville allemande. Les politiques ont vivement condamné ces comportements intolérables. Mais selon vous, si l’Allemagne a été le meilleur allié d’Israël, c’est parce qu’elle a été «contrainte» depuis 1945. Maintenant qu’elle s’est affranchie de son fardeau historique, elle retrouverait, comme l’Europe, ses démons d’antan. L’Europe, qui fut le théâtre de l’Holocauste, ne comprend pas que les descendants des Juifs persécutés, aujourd’hui installés en Israël, aient assimilé «la leçon selon laquelle la puissance militaire est indissociable de la survie». Vous allez même jusqu’à écrire que «décrire des Israéliens comme des meurtriers» permet, hors de toute mise en perspective historique, à l’Europe d’expier «le crime» de l’horreur de la Shoah. Vraiment? Le manichéisme a rarement débouché sur des solutions durables.

La moralité américaine, comme vous le sous-entendez, a parfois poussé les Etats-Unis à sortir l’Europe du marasme d’après-guerre. Mais elle est aussi battue en brèche par des contre-exemples. Il suffit de se rendre à la frontière américano-mexicaine pour voir la haine que déversent des citoyens américains contre des enfants qui ont fui la violence des gangs d’Amérique centrale. Il suffit aussi de voir comment le pasteur de Floride Terry Jones a mis la communauté musulmane dans tous ses états en promettant de brûler des Corans. Les images de Barack Obama dépeint en Hitler en raison de sa réforme de la Santé sont restées dans toutes les mémoires comme les propos du «chanteur» Ted Nugent qui a qualifié Barack Obama, le premier président noir des Etats-Unis, de «bâtard sous-humain». Quant à la Vergangenheitsbewältigung en Amérique, elle est manifestement un processus qui peine à se mettre en branle. Cela fait près de dix ans que la CIA a torturé des terroristes présumés dans ses prisons secrètes que l’Europe a par ailleurs «généreusement» accueillies. Cela fait aussi deux ans qu’un rapport très complet a été rédigé par la Commission du renseignement du Sénat. Même le président Barack Obama, qui a eu le mérite de mettre fin à la torture dès son arrivée à la Maison-Blanche, n’est pas près de faire toute la lumière sur ce chapitre sombre de l’histoire américaine qui a sapé en partie l’autorité morale des Etats-Unis au même titre que la prison de Guantanamo sur la base américaine de Cuba.

Il n’en demeure pas moins que les sociétés européennes ont manifestement des problèmes d’intégration et la résurgence de l’antisémitisme en est l’un des symptômes. A chaque conflit à Gaza, la dynamique se répète, avec une importation des problèmes proche-orientaux dans plusieurs Etats européens, dont la France et le Royaume-Uni qui comptent les plus importantes populations musulmanes d’Europe occidentale. Permettez-moi toutefois de regretter profondément la manière dont vous caricaturez le Vieux Continent et surtout l’Allemagne. Peu de pays en Europe ou même dans le monde ont autant travaillé sur leur passé que l’Allemagne. C’est d’ailleurs la seule langue à ma connaissance qui ait créé une expression pour décrire le processus d’expiation de ses fautes liées au régime nazi: la Vergangenheitsbewältigung. Si aujourd’hui l’Allemagne est une démocratie solide et prospère, elle le doit à ce travail.

Récemment d’ailleurs, elle a pu montrer à quel point elle tenait à cet acquis. Face à un Vladimir Poutine qui semble avoir tourné le dos à la perspective de coopérer avec l’Occident dans une veine autoritaire, les ministres allemands des Finances et de l’Economie ont tenu des propos qu’il n’est pas exagéré de considérer comme remarquables. L’Allemagne ayant de très importants intérêts économiques en Russie, les deux ministres ont néanmoins jugé nécessaire d’appliquer des sanctions plus sévères à la Russie pour l’empêcher de bafouer le droit international et la souveraineté ukrainienne malgré le fait que cette attitude coûterait des emplois. Ils estiment que la défense des valeurs démocratiques, de la paix et de la stabilité supplante largement des pertes pour l’économie allemande. Autre exemple: l’Italie vient d’expulser un imam marocain qui appelait à tuer des Juifs. Face à de telles dérives, Rome n’a pas transigé. Ce type de comportement n’est pas compatible avec sa conception de la démocratie et du vivre-ensemble.

Votre chronique répond manifestement à une préoccupation vivace outre-Atlantique. Le dernier numéro de Newsweek, «Exodus», reprend le thème que vous développez sur l’antisémitisme et montre à quel point les Juifs de France sont désormais déterminés à s’exiler en Israël. Il est un fait indéniable. Les Juifs vivent plus librement aux Etats-Unis, où leur intégration dans la société va de soi. Comme vous le soulignez, les souffrances palestiniennes restent un «tabou au Congrès». Je m’interroge d’ailleurs sur le soutien inébranlable de l’Amérique à Israël. Je ne suis pas certain qu’il soit sous-tendu par une morale plus développée qu’en Europe. Il est devenu une composante automatique et incontournable de la politique américaine. Qu’on soit candidat au Congrès ou à la Maison-Blanche, dévier de ce soutien peut s’avérer électoralement fatal. Est-ce la preuve d’une conscience historique plus marquée? Il est permis d’en douter. En Europe, la communauté juive est souvent très bien intégrée. Mais beaucoup d’amis juifs en conviennent. Il est moins évident d’être juif en Europe qu’aux Etats-Unis. Des sous-entendus ou des remarques déplacées révèlent parfois un degré d’ignorance qui peut s’avérer lourd.

Vous semblez presque déplorer que l’Europe soit incapable de parler d’un «Axe du Mal» comme l’a fait George W. Bush dans son discours sur l’état de l’Union en 2002. Y voyez-vous la traduction d’un relativisme qui caractérise une démocratie européenne déliquescente? Or si l’Irak est aujourd’hui plongé dans un chaos indescriptible sous les coups de boutoir de l’Etat islamique, un groupe djihadiste désireux d’instaurer un califat entre la Syrie et l’Irak, c’est précisément parce que la complexité du Moyen-Orient a été appréhendée à travers la lunette manichéenne de l’«Axe du Mal». Il est d’ailleurs ironique de constater que cette politique visant à tuer le Mal, l’Irak de Saddam Hussein, a permis à un autre «diable», l’Iran, de s’affirmer comme une puissance régionale incontournable. Et il n’est pas exclu que Washington, qui négocie déjà avec Téhéran et cinq autres puissances sur le programme nucléaire iranien, en fasse de même pour stabiliser l’Irak.

Monsieur Cohen, vous qui craignez le déclenchement d’une éventuelle Troisième Guerre mondiale cette année, ne pensez-vous pas que l’esprit critique face aux gouvernements quels qu’ils soient et la conscience du respect des normes internationales sont autant d’attitudes qui peuvent contribuer à éviter une telle issue? Conscience et esprit critique ne sont pas contradictoires. Ils se renforcent mutuellement. En vous déclarant «content d’avoir été naturalisé Américain» bien que vous sembliez toujours apprécier de séjourner au Royaume-Uni, vous montrez un dédain de l’Europe qui ne vous honore pas, vous qui, contrairement aux Palestiniens de Gaza, avez l’extraordinaire privilège de la liberté de mouvement.