Les ministres de la Défense de l’Union européenne, réunis jeudi et vendredi à Budapest, peuvent méditer un chiffre: quatorze des vingt-sept pays membres de l’UE exportaient encore des armes vers la Libye en 2009. Établi dans un rapport officiel, ce chiffre en dit long sur les compromissions passées entre les industriels de la défense et le régime Kadhafi, alors qu’un embargo «de facto» sur les livraisons d’armes est désormais en vigueur.

Deux cent quatre-vingt-trois licences ont été délivrées en 2009 aux exportateurs, indique ce rapport cité par le blog spécialisé Bruxelles2, pour une valeur de plus de 200 millions d’euros. A titre de comparaison: la Russie a pour sa part signé avec Tripoli en 2010 un contrat d’armement portant sur 1,3 milliard d’euros. Le premier fournisseur d’armes européen à la Libye est Malte – pays de transit par excellence – suivi par l’Allemagne, l’Italie et la France. L’ex groupe suisse Oerlikon-Bührle, racheté par la firme autrichienne Victory, dont les liens avec la Libye remontent aux années 70, est aussi pointé du doigt. Ces équipements modernes européens, affirment les spécialistes, sont ceux que les unités restées fidèles aux régimes vont à coup sûr utiliser pour défendre Tripoli et contre-attaquer face à la progression des rebelles.

L’information n’est pas nouvelle. Plusieurs pays, comme le Royaume-Uni, ont été mis en cause ces derniers jours pour leur soutien militaire passé aux autorités libyennes. Les autorités de Londres ont révoqué la semaine dernière plusieurs licences d’exportation après que l’ONG «Campaign against arms trade» ait révélé la vente d’équipements anti-émeutes et de fusils de haute précision. Le pavillon du Royaume-Uni était en outre le plus fourni lors du salon de la défense Libdex organisé à Tripoli… en novembre 2010.

Une polémique a aussi éclaté en Belgique au sujet des ventes d’armes en 2009 de l’entreprise wallonne FN Herstal portant sur 367 fusils d’assaut F2000, 367 pistolets mitrailleurs P90, 367 pistolets 5.7, 20 mitrailleuses légères Minimi, 22’000 grenades pour fusils et 1,134 million de munitions. Autant d’équipements dont l’utilisation est aujourd’hui plus que problématique. Le président de la Région wallonne, Rudy Demotte, a été l’un des premiers à réclamer un embargo européen en bonne et due forme.

Ces livraisons léthales n’étaient pas illégales. Elles résultaient de la levée de l’embargo des Nations unies envers la Libye survenue en octobre 2004, après l’abandon par le colonel Kadhafi de son programme d’enrichissement nucléaire, sa renonciation au terrorisme et la destruction de son arsenal chimique et bactériologique. Elles ont toutefois permis au régime de Tripoli de moderniser ses équipements en jouant d’un côté sur les contrats officiels, et en recourant de l’autre à des intermédiaires.

La police italienne avait ainsi démantelé, en 2007, un réseau de trafiquants d’armes opérant à partir de la ville de Terni, au nord de Rome. Ils avaient livré, via Malte, plus de 500’000 fusils d’assaut AK 47 de fabrication chinoise et dix millions de munitions, destinées sans doute aux rebelles soudanais et tchadiens protégés par le régime, mais aussi aux sept brigades de sa garde prétorienne, placées sous l’autorité des fils Kadhafi. Un constat qui avait conduit le GRIP, centre belge d’étude des conflits, à lancer en juin 2009 une sévère mise en garde à l’UE: «La répression implacable qui sévit toujours à l’égard des opposants au régime libyen et des immigrants clandestins, ainsi que la suspicion de trafics et de détournements d’armes de la Libye vers des régions en conflits soulèvent plusieurs objections au regard des critères du code de conduite de l’Union européenne en matière d’exportations d’armement» avait averti le GRIP.