La France a besoin de l'Europe pour sortir du guêpier ivoirien. Cette suggestion est faite par le Financial Time dans son édition de mercredi. Selon le quotidien britannique, ce serait l'occasion de voir apparaître une force de paix européenne et africaine comme celle qui est intervenue au Congo, dans la province du Kivu. Cette analyse recoupe celle d'autres journaux anglo-saxons, The Wall Street Journal et The Economist la semaine dernière. Ils citaient l'opinion d'un expert français, François Heisbourg, pour qui la présence de la France en Côte d'Ivoire est devenue une partie du problème ivoirien.

Depuis le bombardement qui a fait 9 morts dans les rangs français, et depuis la riposte qui a conduit à la destruction des moyens aéroportés ivoiriens, les partisans de Laurent Gbagbo, mais aussi certains commentateurs moins intéressés, estiment que la crise est en train de dériver en un conflit franco-ivoirien. C'est en tout cas l'un des arguments utilisés par le pouvoir d'Abidjan pour mobiliser sa population. L'intégration de la force française (environ 5000 soldats) dans une force européenne est-elle de nature à interrompre cette dérive?

Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS et spécialiste français de l'Afrique, n'est pas étonné de la suggestion de la presse britannique, faite à la veille du Sommet qui réunit depuis jeudi Jacques Chirac et Tony Blair à Londres. La coopération militaire de la France et de la Grande-Bretagne est un thème essentiel de ces Sommets, depuis celui de 1998 à Saint-Malo.

Deux obstacles

«L'esprit qui se dégageait alors, rappelle Jean-François Bayart, était l'approfondissement de la coopération militaire avec le lancement d'une politique européenne de sécurité et de défense. L'un des terrains d'application de cette politique, outre la Bosnie, était l'Afrique. Il y a eu, adossées à ce Sommet, des initiatives spectaculaires et symboliques, comme des visites conjointes des ministres des Affaires étrangères des deux pays en Côte-d'Ivoire et au Ghana, c'est-à-dire dans les deux pays phares du pré carré des deux anciennes puissances coloniales. La France et la Grande-Bretagne ont aussi une coopération étroite sur les questions de développement.»

Le chercheur souligne que les deux pays sont les seuls en Europe à pouvoir projeter des forces militaires opérationnelles sur les terrains de conflits. Ainsi, au Kivu, «il n'y aurait pas eu d'intervention s'il n'y avait pas eu le savoir faire de l'armée française, mais l'intervention apparaissait comme clairement européenne». Est-ce possible en Côte d'Ivoire? «Cela ne changerait pas l'attitude des jeunes patriotes, précise Jean-François Bayart, mais cela accentuerait la pression sur Laurent Gbagbo en lui disant de ne pas transformer la crise en affaire franco-ivoirienne, lui montrant que l'Europe est unie sur cette question».

Cette solution se heurte à deux obstacles. Le premier du côté de la Grande-Bretagne qui est déjà engagée en Sierra Leone et en Irak, et qui aurait de la peine à faire accepter cette coopération à son opinion publique même si elle dit à la France que c'est donnant donnant (coopération britannique en Côte d'Ivoire contre coopération française en Irak). Le second du côté de la France qui n'est pas prête à faire des concessions sur le Proche-Orient et qui est de nouveau travaillée, depuis le retour de la droite au pouvoir, par ses anciennes habitudes africaines.

La déclaration sur l'Afrique signée hier à Londres par Chirac et Blair est à cet égard éclairante. On y confirme la volonté commune d'aider au développement du continent et l'on y appelle à renforcer la contribution de l'Union européenne. On y soutient la constitution de groupements tactiques de l'UE. Mais sur la Côte d'Ivoire – à part des déclarations appelant à coopérer avec les Nations unies, le soutien à l'Onuci et aux Forces françaises, l'appel à relancer les négociations sur la base des accords antérieurs – rien sur une éventuelle initiative militaire commune, ni sur une intervention immédiate au nom de l'UE.