L’Europe au défi des morts en Méditerranée

Migration Des centaines de personnes ont péri ces derniers jours en essayant de rejoindre le Vieux Continent

Bruxelles suit une nouvelle stratégie, plus sécuritaire et moins humanitaire

Plus de 300 migrants sont morts en Méditerranée cette semaine en tentant de rejoindre les côtes européennes. Ce bilan encore imprécis se base sur les récits de neuf survivants, débarqués mercredi matin à Lampedusa, une île italienne située entre les côtes de l’Afrique et de la Sicile.

Samedi, quatre zodiacs quittent la Libye. Chacun transporte une centaine de personnes. Malgré des conditions météorologiques déplorables et l’hiver, habituellement synonyme de trêve, les passeurs obligent les migrants, armes en main, à prendre la mer. La première embarcation est secourue dimanche. Deux autres sont englouties par les eaux un jour plus tard. La quatrième est portée disparue.

Lorsque les autorités reçoivent les premiers appels à l’aide, dimanche, les deux navires de l’opération Triton chargés de surveiller la zone sont en ravitaillement. L’un en Sicile, l’autre à Malte. Les gardes-côtes italiens envoient alors des vedettes de Lampedusa. Après six heures de mer, soumises à des vents soufflant à 120 kilomètres/heure et à la merci de vagues de huit mètres de haut, elles arrivent auprès des migrants à la dérive. Sept personnes sont déjà mortes. Les navires de secours n’étant pas adaptés pour ce genre de mission, les survivants se voient contraints de s’installer à la proue, à l’extérieur. Lors du voyage de retour, 22 d’entre eux meurent d’hypothermie. L’ampleur de la tragédie n’a été connue que trois jours plus tard.

Cet épisode rappelle, par son ampleur, celui d’octobre 2013 et ses 366 victimes. Il témoigne aussi des limites de l’opération européenne Triton, lancée en novembre dernier. La maire de Lampedusa, Giusi Nicolini, peine à s’exprimer quand elle appelle cette semaine le président du Conseil italien, Matteo Renzi, à «se faire le promoteur d’une conférence de paix et pour les droits de l’homme» sur son île. L’Italie se rappelle encore de ses larmes il y a bientôt un an et demi.

«Ce sont les conséquences de l’arrêt de Mare Nostrum», réagit l’ancienne porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et aujourd’hui présidente de la Chambre des députés italienne, Laura Boldrini. En référence à l’opération lancée par l’ex-premier ministre Enrico Letta dans la foulée du drame d’octobre 2013 et interrompue depuis. L’ancien président du Conseil a appelé mercredi à restaurer son approche, «que les autres pays européens le veuillent ou non, que cela fasse perdre des votes ou non».

Mais que faire? Mare Nostrum coûtait neuf millions d’euros par mois contre moins de trois pour sa remplaçante et provoquait, selon la droite italienne et les pays du nord européen, un «effet d’aspiration». Ses détracteurs dénonçaient un véritable pont vers le continent qui encourageait les migrants à l’emprunter. Ils s’appuyaient sur les chiffres: plus de 200 000 personnes avaient tenté l’an dernier de relier l’Afrique à l’Europe, soit près de trois fois plus qu’en 2011, année des révolutions arabes. De guerre lasse, l’Italie, qui se sentait abandonnée à son sort par ses partenaires européens, avait renoncé.

Triton, qui a remplacé Mare Nostrum, est opérationnelle depuis trois mois. Elle dispose de moins de moyens matériels et couvre une moins grande surface. Ses navires restent à quelques dizaines de miles seulement des côtes. Si l’objectif de la première mission visait à sauver des vies, sa petite sœur européenne, pilotée par Frontex, l’agence chargée du contrôle des frontières du Vieux Continent, se contente de protéger les côtes. Mais «elle n’est pas à la hauteur», a dénoncé mercredi le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Nils Muiznieks, pour qui la nouvelle tragédie aurait pu être évitée.

La mer Méditerranée est «la route la plus mortelle du monde», affirme le HCR. Au moins 3419 migrants sont morts en tentant de la traverser en 2014. Le pape François avait attiré l’attention sur cette situation lors de sa visite à Lampedusa, à l’été 2013. Devant 10 000 personnes, il avait dénoncé la «globalisation de l’indifférence» envers les migrants. Et devant le Parlement européen en novembre dernier, il avait appelé les élus à ne «pas tolérer que la Méditerranée devienne un grand cimetière». Le chef du gouvernement italien avait utilisé les mêmes mots devant l’assemblée générale de l’ONU en septembre.

Mais le problème est politique: les élus hésitent entre une réponse humanitaire et sécuritaire. Et il dépasse le continent. Matteo Renzi a souligné mercredi soir que la principale question à résoudre était la Libye, «où la situation est hors de contrôle».

Le nouveau dispositif maritime dispose de moins de matériel et couvre une moins grande surface