France

«L’Europe est devenue un sujet qui plombe»

6e volet de notre opération spéciale Présidentielle française, consacré à la question européenne. Voyage dans les Hauts-de-France à Lille, au cœur géographique de l'Europe du nord, et place forte du Front national, avec notre partenaire La Voix du Nord

La Voix du Nord est le grand quotidien régional des Hauts-de-France, vendu à 225 000 exemplaires en 25 éditions, dans un bassin de population de 4 millions d’habitants. Né dans la Résistance en 1944, respectant la neutralité dans ses pages politiques, il s’est distingué lors des élections régionales de 2015 en prenant publiquement position contre le Front national, arrivé en tête au 1er tour.

Hervé Favre est l’éditorialiste politique de La Voix du Nord, en poste à Paris, après avoir dirigé la rédaction économique à Lille et suivi les questions européennes depuis le traité de Maastricht.

Le Temps: Les Hauts-de-France sont géographiquement situés au cœur de l’Europe, entre Londres, Bruxelles et Paris, et des partenariats existaient bien avant le Traité de Maastricht sur le marché unique avec le Kent ou la Belgique. Comment a évolué le sentiment européen dans votre région?

Hervé Favre: Le traité de Maastricht a recueilli 55 % de Non en 1992, et l’opposition a atteint 65 % pour le Traité sur la Constitution européenne en 2005, un des scores les plus élevés de France, avec des pics encore plus hauts dans les zones désindustrialisées comme Lens, le Valenciennois, la Sambre, ou Calais. Il y a une fracture grandissante entre ceux qui profitent de l’Europe et les autres. 

– Qui sont ces déçus de l’Europe ?

– Nous sommes dans une région industrielle ancienne qui a vécu la fermeture des grandes usines sidérurgiques dans les années 1980 avec la crise de la surproduction; les pêcheurs du littoral sont soumis aux quotas; la fin des frontières en 1993 a signifié la fin des transitaires en douane, qui procuraient des milliers d’emplois directs et indirects... Après le marché unique les gens ont fait leurs comptes, et il y a du ressentiment. Toute une partie de la population se dit: l’Europe, ce n’est pas bon pour moi.

Notre reportage: Quand l'Europe se met à faire peur aux Français

– L’Europe a pourtant fait des gagnants…

– Le marché unique a profité à une minorité de la population, aux catégories socio-professionnelles favorisées qui profitent de la mobilité intérieure et de la monnaie unique, aux personnes qui travaillent dans des entreprises modernes et qui voyagent, aux étudiants qui bénéficient d’Erasmus. Mais ici vous avez beaucoup de gens pauvres, qui restent dans leur région, et qui n’en profitent pas. Je me souviens des papiers qu’on faisait en 1993, le Traité de Maastricht devait apporter la croissance et la prospérité, on a fait beaucoup de pédagogie au journal, mais pour beaucoup, ça s’est traduit par des délocalisations. Auchan, Castorama, ces géants du nord, se sont installés en Pologne et ailleurs, ils ont beaucoup gagné, ils ont créé des emplois – mais là-bas. Vous pouvez dire à quelqu’un que tel ou tel projet a bénéficié d’argent européen, lui verra qu’il a perdu son emploi et c’est là-dessus que Marine Le Pen a prospéré, en choisissant des secteurs qui ont beaucoup donné pour la restructuration industrielle. Quand vous voyez l’usine de sèche-linge Whirlpool installée depuis 30 ans à Amiens et qui part en Pologne… Des exemples comme ça sont dévastateurs.

– L’économie locale a directement souffert de l’Europe?

– Le travail détaché est dévastateur. Prenez le terminal méthanier de Dunkerque, le dernier grand projet régional. Des enquêtes ont montré que des travailleurs roumains y travaillaient pour de grandes entreprises françaises via des sous-traitants, qui payent leurs charges en Roumanie. C’était déjà le gros sujet en 2005, quand on parlait du «plombier polonais». Les charges sont jusqu’à 80 % inférieures, il y a un hiatus. Même si la directive Bolkenstein – qui allait encore plus loin – n’a finalement pas été adoptée, la directive travailleurs détachés reste en application, et créé de la concurrence que les patrons ici jugent déloyale. Le bâtiment est très concerné, les travaux publics, la restauration...

– Les emplois peu qualifiés sont-ils plus concernés?

– Certains métiers ont du mal à recruter en France. Au début de l’année on a fait une enquête sur une champignonnière, premier producteur de champignons frais en France, qui fait venir des Polonaises pour travailler. Car Pôle Emploi ne leur a trouvé personne. Horaires atypiques, métier trop dur, pas assez bien payé... Donc l'entreprise est obligée de recruter ailleurs. On parle beaucoup aujourd’hui d’une clause Molière: tout le monde devrait parler français sur un chantier. Mais dans ce cas il y a des chantiers qui n’avanceront pas beaucoup. Marine Le Pen enfonce ce coin-là, quand elle dit que les travailleurs étrangers passent avant les français.

– Est-ce qu’on peut encore avoir un discours positif sur l’Europe?

– C’est devenu un sujet qui plombe. Moins on en parle, mieux on se porte: on le voit dans cette campagne, il n’y a qu’Emmanuel Macron qui soit positif, pro-européen. Mais il s’adresse aux jeunes, aux CSP+, qui peuvent profiter de l’Europe. Il y a une fracture, c’est difficile de parler d’Europe. Le cheminement d’un texte, le Parlement européen, le Conseil des ministres, les co-décisions... Il ne faut pas se faire d’illusion, c’est difficile à comprendre. Vulgariser la Constitution en 2005 qui faisait autant d’articles, c’était mission impossible. On beaucoup essayé. Mais le soir des résultats mon rédacteur en chef m’a dit: eh bien, on n’était vraiment pas en phase avec notre lectorat.

– Que faudrait-il pour remettre l’Union en marche?

– L’Europe s’est élargie trop vite, il aurait fallu des étapes plus progressives, François Mitterrand l’avait dit à l’époque. Il faudrait aujourd'hui un vrai gouvernement de l'Europe, de la zone euro. Il est essentiel d'aller plus loin dans l’harmonisation des règles fiscales et sociales, mais les pays doivent s’entendre pour cela et ce n’est pas possible, il y a trop d’intérêts nationaux divergents. La règle de l'unanimité bloque tout. Le fonctionnement intergouvernemental prime sur le communautaire qui inspirait le traité de Rome dont on vient de fêter les 60 ans.

– Comment voyez-vous l'avenir?

– Je ne sais pas... Le souverainisme a le vent en poupe et les pro européens ont du mal à lutter contre ce vent dominant, pas seulement en France! L’argument du maintien de la paix ne suffit plus pour convaincre les opinions. 

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