Le poste frontière entre Görlitz et Zgorzelec n'a rien d'engageant. Le site est encaissé, sombre, et son accès mal entretenu. Les postes de douane des deux côtés de la rivière sont protégés par des barrières et des barbelés. A la veille du 1er mai, les gardes-frontière allemands contrôlent méticuleusement les pièces d'identité des piétons et des chauffeurs qui entrent en Allemagne. Ce matin-là, ils ont arrêté une Polonaise munie de faux papiers et recherchée dans son pays pour vol en bande. Ils ont refoulé une Ukrainienne qui présentait un visa Schengen falsifié. Un Ukrainien entré illégalement s'est livré spontanément à eux après avoir cherché en vain du travail pendant trois jours. «Il était découragé et affamé et il réclamait notre assistance pour le renvoyer dans son pays», explique le chef du poste.

Ces faits divers quotidiens entretiennent le sentiment d'insécurité du côté allemand. Selon un récent sondage, 76% des Allemands associent l'élargissement de l'Union avec la criminalité. Les politiques ne contribuent pas à atténuer les peurs. Le ministre de l'Intérieur de la Bavière, Günther Beckstein, juge l'élargissement «très sensible» pour l'Allemagne du point de vue sécuritaire. Sans retenue, il a décrit la Pologne, la République tchèque, la Hongrie et la Slovaquie comme «des pays d'attente pour les immigrants illégaux, une région de transit pour les trafiquants de drogue et une base arrière pour les voleurs de voiture et les réseaux de la grande criminalité organisée».

Les organismes de lutte contre le crime organisé – le BKA pour l'Allemagne ainsi qu'Europol – dressent un tableau plus nuancé. Les criminels d'Europe orientale et centrale n'ont pas attendu le 1er mai pour étendre leurs activités dans la «vieille» Europe. Dès la chute du rideau de fer, ils sont les premiers à avoir tiré profit du marché intérieur européen et de la libre circulation dans l'UE. Ils sont si bien installés dans les anciens pays membres que ni le BKA, ni Europol ne pronostiquent une augmentation de la criminalité importée de l'Est après le 1er mai. Leurs experts ont plutôt bon espoir que les nouveaux voudront s'affirmer comme de bons Européens. «Ils auront à cœur de boucler la nouvelle frontière extérieure de l'UE et de coopérer au niveau international contre la criminalité organisée», veut croire un agent du BKA. «Les risques découlant de l'élargissement sont inférieurs aux chances de mieux réprimer les trafics et les mafias en Europe», assure un porte-parole du Corps fédéral de protection des frontières à Berlin.

Dans les statistiques du BKA, le nombre d'enquêtes pour criminalité organisée n'a pas augmenté dans les années 90, après que les premières restrictions aux frontières avec les voisins de l'Est (Pologne et République tchèque) furent tombées. En 2002, une enquête sur deux du BKA (45%) visait des ressortissants Allemands. Les suspects étrangers les plus nombreux étaient des Turcs (642), des Polonais (382) et des Lituaniens (222). En 2002 toujours, le BKA a poursuivi 684 ressortissants des pays de l'ex-Union soviétique, soit un peu plus de 10% des enquêtes ouvertes pour soupçon de crime organisé.

Le BKA fait toutefois un autre constat moins réjouissant: une enquête sur trois à caractère international a, un moment ou un autre, des ramifications vers l'Est (Pologne, Lituanie et République tchèque spécialement). La vérité: plutôt que de chercher la criminalité organisée seulement à l'Est, il faut admettre qu'elle s'appuie déjà sur des réseaux totalement intégrés à l'échelle de l'Europe élargie. La réponse de l'Union est la coopération policière entre la «vieille» et la «nouvelle» Europe. L'adhésion des ex-satellites du bloc de l'Est est donc une chance.

Un exemple: la lutte contre le trafic de cigarettes en provenance de l'Est. De sources policières allemandes, ce trafic augmentera après le 1er mai. A la frontière avec la Pologne et la République tchèque, des patrouilles mixtes sont depuis peu en action. Ces groupes mobiles ont le pouvoir d'intercepter les trafiquants non plus à la douane, mais à l'intérieur du pays. Ils sont aidés dans leur tâche par les polices de leurs Etats qui échangent leurs informations. Seulement en Saxe et en Thuringe, le nombre d'agents allemands engagés dans les patrouilles mobiles a augmenté de 48 à 328 personnes depuis le début de l'année. Le recrutement des agents affectés aux patrouilles mixtes a du succès: les volontaires doivent s'inscrire sur des listes d'attente. Les forces de sécurité sont motivées et le ministre allemand de l'Intérieur, Otto Schily, avertit: «On efface les frontières, mais on renforce la lutte contre le crime.»