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Portrait non daté d'Aristide Briand à Genève, sans doute à la fin des années 1920.
© Archives de l'ONU

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Quand l’Europe naissait à Genève, en 1929

Aristide Briand lance en 1929, depuis le siège genevois de la Société des Nations, l’idée des Etats-Unis d’Europe. Le projet, approuvé par 27 Etats européens, s’enlisera au début des années 1930, avant de sombrer avec la SdN. Premier épisode de notre plongée dans les archives de l’humanité

Les archives de l’humanité
Le Palais des Nations renferme un des fonds d’archives les plus riches pour comprendre l’histoire contemporaine de l’humanité. Il est inscrit depuis 2010 au registre de la Mémoire du monde de l’Unesco. La documentation de la Société des Nations est précieuse pour comprendre la période de l’entre-deux-guerres. Le Temps s’est plongé dans cette masse de documents avec l’aide des archivistes de l’ONU, à Genève. Cet épisode inaugural évoque la première initiative diplomatique pour créer une fédération européenne. Tous les discours, notes et réponses des Etats au Plan Briand évoqués dans l’article sont disponibles en accès libre à la bibliothèque de l’ONU 


Le jeudi 5 septembre 1929, le Cirque national suisse des frères Knie arrive en gare de Cornavin par deux convois comprenant 80 wagons. L’entreprise, qui compte 180 à 200 employés et un parc zoologique de 300 animaux, va installer en quelques heures une «petite cité particulière de tentes et de voitures» sur la plaine de Plainpalais, relate le Journal de Genève, qui promet un «programme entièrement renouvelé qui causera au public une véritable et joyeuse surprise».

Ce même jour, c’est pourtant vers un autre endroit de la ville qu’afflue une foule impatiente. A l’angle de la rue du Rhône et de la rue Versonnex, la salle de la Réformation accueille ce matin-là l’ouverture de la Xe Assemblée de la Société des Nations (SdN). La présence d’un homme en particulier agite les esprits: Aristide Briand, ministre français des Affaires étrangères et président du Conseil. Depuis quelques semaines, il se dit qu’il viendra à Genève avec une idée neuve pour le monde. Dix ans après la création de l’organisation par le Traité de Versailles, il veut donner un nouveau souffle à la SdN.

Pleine à craquer, la salle de la Réformation doit refuser du monde. Le public s’agglutine alors au pied du balcon de l’Hôtel Victoria voisin, où un haut-parleur a été installé par les PTT français pour transmettre son discours. «La foule était si dense que la gendarmerie a dû organiser un service d’ordre», écrit le Journal de Genève.

«Presque révolutionnaire»

Vers 11 heures, l’homme d’Etat français monte enfin à la tribune sous les applaudissements nourris pour s’adresser aux délégués d’une soixantaine de pays. Evoquant dix ans de progrès vers l’affermissement de la paix, Aristide Briand constate qu’«il ne faut pas seulement faire régner la paix du point de vue politique, il faut aussi la faire régner du point de vue économique. Dans ce domaine, il faut que la SdN se décide à avancer d’un pas solide et vigoureux. Il ne faut pas s’en remettre aux techniciens. C’est du point de vue politique que les gouvernements parviendront à résoudre la question.»

Sont particulièrement visés la profusion des taxes douanières et le retour de la tentation protectionniste. Pour aller de l’avant, Aristide Briand propose une démarche concrète au niveau du continent européen. «Je pense qu’entre des peuples qui sont géographiquement groupés comme les peuples d’Europe, il doit exister une sorte de lien fédéral; ces peuples doivent avoir à tout instant la possibilité d’entrer en contact, de discuter leurs intérêts, de prendre des résolutions communes, d’établir entre eux un lien de solidarité, qui leur permette de faire face, au moment voulu, à des circonstances graves, si elles venaient à naître. C’est ce lien que je voudrais m’efforcer d’établir.»

L’idée d’une fédération européenne est née. D’aucuns évoquent aussitôt des «Etats-Unis d’Europe», même si Aristide Briand prendra garde de ne pas utiliser ce terme. Sur le moment, l’enthousiasme l’emporte, comme le relate le correspondant de la Gazette de Lausanne, Maurice Muret: «C’est aujourd’hui le jeûne genevois, mais ce ne fut pas jour de jeûne pour la SdN. […] L’intervention de M. Briand, impatiemment attendue, s’est produite ce matin. L’éloquence du ministre français des Affaires étrangères est merveilleusement adaptée aux sentiments qui règnent dans l’Assemblée de Genève. M. Briand est devenu, en quelque sorte, le personnage symbolique de la SdN. Son auditoire boit littéralement ses paroles et les applaudissements éclatent quand il parle […]. Il faut à toutes les institutions nouvelles, pour qu’elles réussissent, un apôtre. C’est le président Wilson, c’est Léon Bourgeois qui ont tenu sur les fonts la Société des Nations, mais c’est M. Briand qui, pieusement, la nourrit à la becquée.»

Le chroniqueur du Journal de Genève, William Martin, évoque pour sa part une pensée «si novatrice, si audacieuse et presque révolutionnaire à certains égards».

Arrosé de vins de Peissy

On peine aujourd’hui à imaginer l’espoir qu’a pu un temps susciter la SdN, ancêtre de l’ONU, sur le continent européen. Cet espoir atteint son pic à l’automne 1929. Depuis les Accords de Locarno, en 1925, qui stabilisent les frontières de l’Allemagne et assurent la sécurité de la France, une dynamique vertueuse s’est mise en place. En 1926, Berlin adhère à la SdN et Aristide Briand se voit décerner le Prix Nobel de la paix avec son homologue allemand, Gustav Stresemann. En 1928, le pacte Briand-Kellogg, négocié entre la France et les Etats-Unis, décrète «la guerre hors la loi». Il sera ratifié par la quasi-totalité des Etats. On appelle cela «l’esprit de Genève», et Briand en est le principal ambassadeur.

En 1929 débutent également les travaux du Palais des Nations, un édifice qui sera l’un des plus grands d’Europe, un écrin enfin à la mesure de l’entreprise de la SdN, une organisation imaginée par le président américain Woodrow Wilson pour réconcilier les nations et les peuples au lendemain du carnage de la Grande Guerre de 14-18. Lorsqu’il sera achevé en 1936, ce palais sera une coquille vide. En 1937, le secrétariat de la SdN déménage du Palais Wilson vers ce vaisseau fantôme qui fera naufrage avec la Deuxième Guerre mondiale.

Mais revenons à ces journées de septembre. Son discours terminé, Aristide Briand regagne l’Hôtel des Bergues, où réside la délégation française. C’est dans le grand hall de ce palace qu’est justement organisé le déjeuner de l’Association internationale des journalistes accrédités auprès de la SdN. Au menu: truite saumonée parisienne, poularde à l’estragon, riz Caroline et petits pois, le tout arrosé de vins de Peissy. Ce rendez-vous est alors un événement très couru.

Aux côtés du conseiller fédéral Giuseppe Motta, du président du Conseil d’Etat de la République et canton de Genève, M. Boissonnas, et des chefs de la plupart des délégations (dont les ministres des Affaires étrangères britannique, MacDonald, et allemand, Stresemann), Aristide Briand est une nouvelle fois ovationné. Il en appelle au soutien des médias pour promouvoir son initiative et donne rendez-vous dans un an «pour lever notre verre à la prospérité de cette nouvelle institution» européenne. Les échos dans les grandes capitales, note le lendemain le Journal de Genève, sont globalement positifs.

Premières réserves

Quatre jours plus tard, le 9 septembre, toujours à l’Hôtel des Bergues, Aristide Briand convoque cette fois-ci les représentants des 26 autres Etats européens membres de la SdN pour évoquer les suites à donner à son initiative. Si les partisans d’une union européenne se montrent enthousiastes, d’autre voix font part de leurs premières réserves, Britanniques en tête. Finalement, suivant la proposition de Giuseppe Motta, les Européens demandent au gouvernement français de leur soumettre un mémorandum dans lequel seraient précisés les points essentiels de cette construction européenne. C’est sur la base de ce rapport que pourra s’engager une «négociation éventuelle», conclut Aristide Briand.

Le Mémorandum sur l’organisation d’un régime d’Union fédérale européenne, plus connu sous le nom de Plan Briand pour l’Europe, sera remis aux Etats européens le 1er mai 1930. Rédigé par le Quai d’Orsay et Alexis Leger (alias le poète Saint-John Perse) en particulier, il provoque une certaine stupeur. «Contrairement aux propos de Briand de septembre 1929, qui accordait la priorité à la solution des questions économiques, faute de quoi c’est la paix elle-même qui serait menacée, le Mémorandum prévoit explicitement la subordination du problème économique au problème politique!» écrit Antoine Fleury, professeur émérite d’histoire à l’Université de Genève*.

Les Etats ont néanmoins jusqu’à la prochaine Assemblée générale de la SdN, en septembre 1930, pour apporter leurs réponses. De nombreuses questions surgissent, toutes partagées par Berne: qu’en sera-t-il des souverainetés nationales? Cette association européenne peut-elle être compatible avec la SdN? N’est-il pas risqué de former un bloc européen dirigé contre le reste du monde? Le respect, enfin, de l’égalité entre petits et grands Etats est-il assuré?

Un mois plus tard, le krach

Aristide Briand comprend qu’il ne sera pas possible d’agir en dehors du cadre de la SdN. Dans le rapport de synthèse présenté par la France lors de la XIe Assemblée de la SdN, Paris temporise. De retour à Genève, Briand et ses diplomates cherchent à dégager un nouveau compromis afin de recueillir une approbation générale de principe. Une résolution est finalement adoptée le 17 septembre par 45 Etats instituant la Commission d’étude pour l’Union européenne (CEUE). «Deux lectures antagonistes de cette décision vont aussitôt émerger, explique Antoine Fleury: pour les uns, il s’agit d’un enterrement de première classe de l’idée européenne de Briand. Pour les autres, c’est une première étape qui établit les bases d’une possible construction européenne. Cela permet au moins d’obtenir une trêve dans la bataille douanière durant la durée des travaux de la Commission.»

Ces travaux s’enliseront dès 1931. La commission se réunira pour la dernière fois en 1932, même si son secrétariat produira des rapports jusqu’en 1938. Avec le recul, il est d’autant plus fascinant d’observer le mouvement de bascule qui va s’opérer au tournant des années 1930. «En septembre 1929, c’était l’euphorie à Genève, le mouvement pacifiste, dont Briand s’était fait le porte-parole, était à son apogée, poursuit Antoine Fleury. Un mois plus tard, un krach boursier emportait Wall Street. Ses conséquences ne tarderont pas à se faire sentir en Europe.» Cette volonté de paix, le rapprochement franco-allemand, était incarnée par des hommes: l’Allemand Gustav Stresemann meurt en octobre 1929; Aristide Briand disparaît un an et demi plus tard, en mars 1931. Le fascisme entame alors sa marche triomphale.

De Briand à Macron

L’échec du Plan Briand est dû à de multiples facteurs. Sans doute la diplomatie française n’était-elle pas suffisamment préparée. Sans doute aussi les Etats de l’époque n’étaient-ils tout simplement pas mûrs pour accueillir une idée si novatrice. L’effondrement de la SdN, surtout, signa sa fin. Selon une logique implacable appliquée aux perdants, Aristide Briand, son union fédérale européenne et la SdN ont tous trois sombré dans les oubliettes de l’Histoire.

Après guerre, le mouvement pacifiste était discrédité, accusé de naïveté et de compromission avec l’ennemi. Il était en quelque sorte coresponsable de la grande catastrophe qui venait d’engloutir l’Europe. Briand – dont certains compagnons pro-européens s’étaient par la suite ralliés à la collaboration – était devenu un proscrit de la mémoire collective. La relance de l’idée d’une communauté européenne doit pourtant beaucoup à cette première tentative de fédération du continent et à l’esprit de Briand. Ne serait-ce que par les leçons tirées de ses erreurs.

Ancien collaborateur de la SdN, Jean Monnet était nourri de cette expérience lorsqu’il promeut une approche économique et pragmatique pour relancer l’idée européenne dès 1948, fondée sur une communauté du charbon et de l’acier. Aujourd’hui, Aristide Briand semble avoir trouvé en Emmanuel Macron un digne héritier, avec un même mélange d’utopie et de réalisme pour rallumer la flamme européenne des Français. «Chez Macron comme chez Briand, il y a l’idée que l’Europe peut servir de levier politique pour la grandeur de la France et que cela doit se faire avec l’Allemagne», estime Antoine Fleury. Nonante ans plus tard, Aristide Briand l’Européen va-t-il être réhabilité?

* In: Aristide Briand, la Société des Nations et l’Europe: 1919-1932, sous la direction de Jacques Bariéty, Presses universitaires de Strasbourg, 2007.


Chronologie

5 septembre 1929: Discours d’Aristide Briand devant la Xe Session
de l’Assemblée de la Société des Nations.

9 septembre 1929: Déjeuner politique à l’Hôtel des Bergues.

17 mai 1930: Publication du mémorandum français sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne, remis à tous les Etats européens.

17 septembre 1930: Résolution de la XIe Session de l’Assemblée de la Société des Nations instituant une Commission d’étude pour l’union européenne.

 

 



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