Brexit

«L’Europe n’est pas la priorité des Britanniques»

L’ancien député britannique Denis MacShane livre son analyse

Denis MacShane, ancien député travailliste et ministre chargé de l’Europe dans le gouvernement de Tony Blair de 2002 à 2005 défend ses convictions européennes. Ces dernières ont été en partie forgées à Genève à la fin des années quatre-vingt lorsque ses activités syndicales dans la métallurgie l’amènent à fréquenter les organisations internationales. Pour lui, le référendum a réveillé des vieux démons qui vont hanter le monde politique pour plusieurs années.

Le Temps: La campagne sur le Brexit a-t-elle permis un débat sur l’Europe?

Denis MacShane: Les Britanniques sont connus pour leur fair-play, leur modération, leur dédain pour les débats passionnés ou pour les arguments fondés sur l’émotion, ils montrent même souvent une relative froideur. On a pourtant vu le contraire durant ces dernières semaines: un déferlement de violence et de passion dans une campagne comme on ne l’a pas souvent vu en Europe. Des mots extrêmement hargneux ont été échangés, même à l’intérieur des partis entre collègues. Des politiciens du parti conservateur (tory) partisans du leave (quitter l’UE) ont traité de «menteurs», de «tricheurs» ou même de «déments» des membres du même parti qu’eux mais favorables au maintien du Royaume-Uni dans l’UE. Cette violence verbale à laquelle la presse a donné un immense écho n’a pas permis un débat véritable. Les arguments se sont transformés en slogans et en mensonges autour des deux principaux thèmes de campagne: l’immigration et le coût de l’UE pour la Grande-Bretagne.

– Le référendum a-t-il réveillé ce vieux fonds d’euro-scepticisme britannique?

– Les tabloïdes font leur beurre d’attaques quasi quotidiennes contre Bruxelles. C’est très populaire et depuis longtemps. Le Royaume-Uni en général et l’Angleterre en particulier sont traversés par une nostalgie du vieil empire britannique qui va de pair avec une défiance sinon un mépris pour l’Europe. Et derrière les critiques contre l’UE, la germanophobie n’est jamais loin. Lors d’une interview donnée au Daily Telegraph au mois de mai dernier, Boris Johnson n’a pas hésité à dire que Bruxelles voulait créer un super-Etat comme avait voulu le faire en son temps et avec d’autres moyens Adolf Hitler. Cette idée que nous avons sauvé l’Europe à deux reprises, lors des deux dernières guerres mondiales, mais qu’aujourd’hui c’est l’Allemagne qui trône sur le siège du conducteur et pas nous, est ancienne. Mais Boris Johnson a su la réactiver et l’instrumentaliser. On peut donc dire qu’il est l’un des responsables de l’euro-scepticisme actuel.

– Si les Britanniques détestent à ce point l’Europe, le Brexit risque donc de passer?

– Non et c’est le paradoxe. L’Europe n’est pas la priorité des Britanniques. Si on fait du porte à porte, les gens parlent d’emploi, du système de santé, de l’école, de l’insécurité, mais l’Europe n’arrive qu’en bout de liste de leurs préoccupations. Les arguments raisonnables, notamment économiques, vont, on l’espère, triompher de justesse.

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