Grèce

«L’Europe a nourri la corruption en Grèce, c’est un fait»

Chargé de la lutte anti-corruption au sein du gouvernement Tsipras, le magistrat Panagiotis Nikoloudis est aussi le négociateur du projet d’accord fiscal avec la Suisse. Il répond aux questions sur les réformes, la crise et la régularisation fiscale des avoirs grecs dans les banques helvétiques

«L’Europe a nourri la corruption en Grèce, c’est un fait»

Nommé «tsar» anti-corruption par Alexis Tsipras, le magistrat Panagiotis Nikoloudis garde, lorsqu’il aborde la crise et les réformes indispensables en Grèce, sa précision de juriste. Vétéran de la lutte contre la criminalité financière, cet ancien procureur a bataillé contre le secret bancaire helvétique, avant de négocier un projet d’accord fiscal avec Berne. Il a reçu Le Temps mardi, alors que le premier ministre grec se rendait à Bruxelles.

Le Temps: Le gouvernement grec est accusé d’être opposé aux réformes économiques indispensables. Que répondez-vous?

Panagiotis Nikoloudis: Ma première réponse est politique: nos partenaires européens n’obtiendront rien s’ils continuent de vouloir imposer à la Grèce des solutions rejetées par sa population parce qu’elles sont insupportables. La pire manière d’obtenir le remboursement de la dette est de maintenir les Grecs à genoux. Continuer ainsi, c’est risquer de nourrir les pires idéologies et les pires ressentiments. Sur la corruption, nos partenaires européens ont fermé les yeux lorsque nos prédécesseurs négociaient tous ces contrats publics et ces acquisitions si coûteuses. Un Grec acceptait bien sûr les pots-de-vin, mais il y avait toujours un Allemand, un Français ou un autre pour le proposer, en drachmes, puis en euro. L’Europe a nourri la corruption en Grèce, c’est un fait.

Que faire pour l’éradiquer?

– Notre volonté politique est claire. Nous avons ouvert, depuis notre arrivée au pouvoir il y a six mois, 257 enquêtes. Ma première initiative a été d’adresser une directive à tous les auditeurs et contrôleurs des ministères, indiquant que personne ne doit être au-dessus des lois, y compris les ministres, et que tous les contrats publics, sans exception, doivent être examinés. J’ai l’avantage de bien connaître tous ces mécanismes. Je sais que nous rencontrons de sérieux problèmes d’efficacité au sein de l’administration grecque. Je ne le nie pas. Mais sur ce dossier, ce gouvernement mène un combat exemplaire.

Vous venez de finaliser un accord avec la Suisse qui ressemble fort à une amnistie pour les détenteurs grecs de capitaux dans les banques helvétiques. De la part d’un gouvernement issu de la gauche radicale, cela surprend…

– Je suis fier de cet accord, que nous voulons faire voter par le parlement avant le 31 juillet. Il prouve que nous sommes à la fois pragmatiques et résolus à augmenter nos recettes pour remettre en ordre nos finances publiques. Il fixe les conditions dans lesquelles les Grecs détenteurs de comptes bancaires en Suisse pourront, dès cette année, se déclarer volontairement et régulariser leurs avoirs auprès du fisc hellénique. S’ils le font, ils devront s’acquitter d’une taxe de 21% sur le capital jusque-là non déclaré, au lieu des 20% prévus en Grèce, soit une pénalité marginale. S’ils ne le font pas dans les délais, cette taxe montera jusqu’à 40%. Cette proposition permet d’anticiper la mise en œuvre par la Suisse, à partir de 2018, de l’échange automatique d’informations fiscales. Les détenteurs grecs de capitaux pourront laisser leurs avoirs dans les banques helvétiques. Nous sommes réalistes: la régularisation volontaire exige une incitation forte.

Avez-vous une idée du montant des dépôts grecs dans les banques suisses? On parle d’un milliard et demi de francs. Qu’avez-vous fait de la «liste Lagarde» sur laquelle se trouvaient plus de mille clients grecs d’HSBC Suisse? Sa publication en Grèce, fin 2012, avait été un coup de tonnerre politique…

– Nous ne connaissons pas le montant de ces dépôts. Les chiffres les plus fous ont circulé et cet accord, que nous ferons ratifier au plus vite, va permettre d’en savoir plus. Parlons maintenant de la «liste Lagarde», que j’ai traitée en tant que président de l’autorité indépendante de lutte contre la corruption. De quoi parle-t-on? D’une liste de noms grecs, clients de HSBC jusqu’en 2006. Et l’on voudrait qu’un Etat de droit, sur cette seule base, entame des poursuites, au risque de monopoliser des ressources humaines et techniques déjà limitées et de se lancer dans un labyrinthe de procédures? Nous avons au contraire ciblé nos recherches. Mon autorité a exigé de dix banques grecques qu’elles nous communiquent la liste de tous leurs clients dont les dépôts étaient supérieurs à 200 000 euros, ayant fait de nombreux et fréquents transferts à l’étranger, notamment vers la Suisse. Idem pour la bourse d’Athènes, qui nous a transmis la liste des portefeuilles d’actions supérieurs à 100 000 euros. Nous nous sommes retrouvés avec douze listes que nous avons épluchées, pour avoir une idée du montant total des avoirs de ces contribuables et pouvoir les comparer à leurs déclarations d’impôts depuis dix ans. Des enquêtes fiscales ont été ouvertes, sur la base de dossiers bien plus solides que la seule «liste Lagarde».

Etes-vous satisfait de la coopération avec la Suisse?

– Pour ce projet d’accord, la réponse est oui. Si vous me parlez en revanche de mon expérience passée de procureur, et des nombreuses demandes d’entraide administrative adressées à la justice suisse et demeurées sans réponse, alors c’est autre chose. Le secret bancaire helvétique a été un obstacle énorme dans la lutte contre la corruption en Grèce. Ce «mur» suisse était très frustrant. Il nous a coûté très cher en termes d’évasion fiscale et de crimes économiques impunis.

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