Dans le jargon communautaire, cela s’appelle « la victoire de l’intergouvernemental ». Autrement dit: un joli coup pour les vingt-sept chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne qui, en nommant jeudi soir à l’unanimité pour les représenter deux personnalités certes compétentes, mais quasi inconnues, garderont la haute main sur la conduite de l’Union européenne. A la tête de laquelle le président de la Commission, José-Manuel Barroso, fait maintenant figure d’homme fort, voire de « leader ».

Herman Van Rompuy, élu président du Conseil européen pour deux ans et demi, et Catherine Ashton, nommée pour cinq ans Haut Représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et vice-présidente de la Commission européenne sont en effet peu susceptibles de voler la vedette aux dirigeants des Vingt-Sept, et notamment aux « poids lourds » que sont Nicolas Sarkozy, Angela Merkel ou Gordon Brown. Même si le président français, hier, a fait l’éloge du premier ministre belge, présenté comme « un homme de très grande qualité, aux prises de position volontaristes et habitué au bon compromis », ce type de compliments peut aussi se lire à l’envers. « Van Rompuy était le candidat de la France et de l’Allemagne, qui ont réussi à l’imposer sans que les petits pays puissent réagir, commente un administrateur du Parlement européen. Et si l’on ajoute le choix de Catherine Ashton par Gordon Brown, cela veut dire que les « grands » d’Europe ont plus que jamais l’intention de tenir la machine communautaire en mains. Parfois pour la faire avancer. Mais aussi pour mieux la contrôler».

Les plus optimistes soulignent en revanche un point: cette volonté franco-allemande, et cette implication britannique au cœur du nouveau dispositif institutionnel de l’Union européenne peuvent aussi être une bonne nouvelle. Par son profil de chrétien-social, conservateur mais proche des syndicats, Herman Van Rompuy ressemble, disent ceux qui l’ont côtoyé, à.....Jacques Delors, l’ancien président de la Commission, réputé à Bruxelles pour avoir insufflé une nouvelle énergie à la Communauté. Or Delors aurait pu arriver à ses fins grâce à un axe franco-allemand fort, incarné par le tandem Mitterrand-Kohl. Un schéma « idéal » que Herman Van Rompuy pourrait espérer répéter, compte tenu du soutien dont il a bénéficié à Berlin. Angela Merkel avait en effet très vite donné son accord à sa nomination, et son rejet de l’ancien premier ministre italien Massimo D’Alema, perçu entre autres comme trop pro-palestinien pour occuper le poste de chef de la diplomatie.

Reste la question qui fait mal: le nombre maintenant élevé de postes à la tête de l’Union européenne. Car entre José-Manuel Barroso, Herman Van Rompuy et Catherine Ashton, cela fera trois sièges à pourvoir dans les grandes négociations internationales. Au grand dam sans doute des partenaires de l’UE. Et avec, en plus, le risque rappelé hier lors de la conférence de presse finale du trio par un journaliste qui citait l’Américain Henry Kissinger. Dans les années 70, celui-ci se demandait qui appeler au téléphone en Europe en cas de crise. « Je prendrai le premier appel », a répondu ironiquement le premier ministre suédois Fredrick Reinfeldt, dont le pays assume la présidence tournante de l’UE jusqu’à la fin décembre. Face au silence gêné des trois autres participants....