L’Europe et sa capacité à se réformer occupent le centre des débats à Davos. Un débat sur le futur de l’Union faisait saliver à l’avance ceux qui espéraient un clash entre Alexis Tsipras, le premier ministre grec, et Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances allemand, après l’affrontement des deux pays l’été dernier. Raté. la ligne de démarcation s’est désormais déplacée. C’est Mark Rutte, le premier ministre hollandais, qui a posé le cadre en soulignant l’importance pour le Vieux Continent d’adopter une politique de croissance et de réforme des professions réglementées, plutôt qu’une Europe du statu quo économique.

Quand il y a une nouveauté, les Américains s’enthousiasment, les Chinois la copient et les Européens réglementent

Ce que la présidente du géant de l’énergie italien ENI, aussi présente, a résumé en une phrase: «Quand il y a une nouveauté, les Américains s’enthousiasment, les Chinois la copient et les Européens réglementent.» Mark Rutte, dont le pays assure la présidence du conseil de l’UE ce semestre, estime à l’équivalent de deux fois le PIB de son pays les bénéfices que pourrait tirer l’Union d’une libéralisation de l’économie. A ce titre, la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne serait une catastrophe pour les 28 membres, car c’est l’un des rares pays qui poussent pour la rénovation, souligne-t-il.

L’Europe n’avait pas été pensée pour faire face à des crises aussi puissantes que celles des réfugiés et du terrorisme. Ce sera l’affaire de plus d’une génération, c’est pour cela que c’est une guerre

Manuel Valls, de son côté, s’est montré très sombre. «L’Europe peut sortir de l’histoire», a assuré le premier ministre français, qui s’est beaucoup attaché à la question géopolitique suite aux attentats de Paris du 13 novembre. «Nous sommes dans une guerre globale contre le terrorisme», a-t-il souligné, en appelant à des moyens communs de lutte, dans l’échange d’informations et de renseignements, ou encore dans une sécurité aéroportuaire commune. «L’Europe n’avait pas été pensée pour faire face à des crises aussi puissantes que celle, des réfugiés et du terrorisme. Ce sera l’affaire de plus d’une génération, c’est pour cela que c’est une guerre.» «L’Union européenne (UE) peut se désagréger en quelques mois, a-t-il insisté, si nous ne sommes pas capables de mettre en commun nos moyens pour lutter contre le terrorisme.» Sur le terrain économique, le chef du gouvernement de François Hollande s’est montré libéral: «Sur l’énergie et le numérique, nous devons créer un marché commun. Il faut être au rendez-vous de l’économie d’aujourd’hui.»

Wolfgang Schäuble vise Manuel Valls

De fait, les piques de l’Allemand ont finalement davantage visé les Français. Wolfgang Schäuble a rappelé que l’ex-ministre française Christine Lagarde était contre l’implication du FMI, l’institution qu’elle dirige, dans la crise grecque, au contraire de la chancelière Merkel. L’histoire a donné raison à Angela, pas à Christine. Et Wolfgang Schäuble se refuse à parler de guerre contre le terrorisme: «En Allemagne, nous préférons parler de la menace terroriste.» Les problèmes grecs sont-ils derrière l’Europe? Pas du tout, a souligné Alexis Tsipras.

L’Union européenne n’est pas une union à la carte

«Le problème qui se pose à la Grèce et à l’Union européenne est triple», estime le premier ministre grec, également présent sur le podium. D’abord, la crise économique, «dont nous ne sommes pas encore sortis et qui engendre la montée des populismes». A cela s’ajoutent la crise des réfugiés et l’instabilité. La Grèce se trouve au centre de deux de ces crises, selon son premier ministre. «L’Union européenne n’est pas une union à la carte», a-t-il ajouté, exhortant tous les pays à s’engager pour mettre un terme à l’activité des passeurs, «une honte pour la civilisation européenne». Alexis Tsipras a également exigé la mise en place d’un système de répartition des personnes déplacées.

Il faut créer un plan Marshall et investir des milliards dans les pays concernés

Pour l’Allemagne, un nouveau flux d’un million de migrants n’est pas soutenable, a admis Wolfgang Schäuble. «Il faut créer un plan Marshall et investir des milliards dans les pays concernés» car l’urgence est de sécuriser les zones externes aux frontières. «Sinon le problème se retrouve en Europe, pas aux Etats-Unis ni au Canada.»

Qu’est-ce que «plus d’Europe»?

Pour tous les intervenants, il faut plus d’Europe. Mais qu’est-ce que cela veut dire? Pour Wolfgang Schäuble, «it’s implementation stupid», lance-t-il en paraphrasant la formule fameuse de Bill Clinton. Les accords sont là, il faut simplement les appliquer et ne pas s’en détourner, a lancé le ministre des Finances en regardant sur son côté grec. Idem pour Mark Rutte. Pour cet ancien DRH d’Unilever, «avant de tuer Schengen, il faut faire en sorte que Dublin fonctionne». Alexis Tsipras milite, lui, pour «une Europe plus profonde et démocratique avec un système de garantie aux dépôts bancaires et des solutions au chômage». Quant au Français Valls, c’est l’urgence des attentats qui mène à une coopération plus grande sur le plan du renseignement et de la défense. «Le destin de l’Europe se joue à deux heures de nos capitales», a-t-il lancé. C’est l’Allemand finalement qui mettra tout le monde d’accord: «Toutes ces crises exigent de passer à l’action, l’Europe est trop lente.»