Royaume-Uni

Comment l’euroscepticisme a libéré la parole raciste au Royaume-Uni

Après le meurtre de la députée Jo Cox, la campagne a repris, sur un ton beaucoup plus calme

Trois jours après le meurtre de la députée Jo Cox, la campagne du référendum du Royaume-Uni pour rester ou sortir de l’Union européenne a repris sur la pointe des pieds ce dimanche. Plus question de conserver le ton acre et provocateur de ces dernières semaines. L’heure est à l’appel au calme. Ce lundi, la Chambre des communes se réunira exceptionnellement le temps d’un hommage à la jeune élue de 41 ans.

Hier, Boris Johnson, le principal leader du camp du «Leave», a démontré ce changement de climat lors d’un meeting électoral à Londres. «Continuons avec une détermination calme et polie», a-t-il lancé pour conclure son allocution. Surtout, lui qui avait fait de l’immigration son principal cheval de bataille a effectué un spectaculaire demi-tour. «Je suis pour l’immigration. […] Je suis pour l’amnistie des immigrés illégaux présents au Royaume-Uni depuis plus de douze ans, parce que c’est la chose humaine à faire.»

Sur le fond, l’ancien maire de Londres peut faire valoir qu’il ne se contredit pas. Quand il était à la tête de la très libérale capitale britannique, il avait déjà défendu une telle amnistie. Mais depuis quatre mois qu’il milite pour sortir de l’Union européenne, il a mis l’accent sur «reprendre le contrôle de nos frontières». Limiter l’immigration grâce à un système de points, sur le modèle de l’Australie, était sa priorité.

Ce changement de ton est une façon de rejeter l’accusation qui plane au-dessus de la campagne pro-Brexit: que celle-ci a consciemment utilisé l’immigration, quitte à souffler sur les braises du racisme. Dan Hodges, éditorialiste au Daily Mail, un quotidien pourtant très eurosceptique, appelle cela «le projet de la haine». Il en détaille quelques-uns des exemples récents les plus criants: «Nigel Farage (le leader du parti anti-européen UKIP) a dit que les femmes risquaient d’être violées si on ne votait pas le Brexit (il faisait référence aux attaques à Cologne). En même temps, des posters de la campagne du Leave ont circulé, avertissant que 55 millions de migrants de Turquie pourraient entrer au Royaume-Uni.» Jeudi, quelques heures avant le meurtre de la députée, Nigel Farage avait aussi dévoilé un poster montrant une longue file de réfugiés syriens à la frontière slovène. Slogan: «Point de rupture. Nous devons nous libérer de l’UE et reprendre le contrôle de nos frontières.»

Dimanche, George Osborne, le chancelier de l’Echiquier, contre-attaquait: «Il y a une différence entre s’occuper des inquiétudes (sur l’immigration) de façon raisonnable, et fomenter la division, […] dire que des cadavres vont s’échouer sur les plages du Kent et publier cette affiche dégoûtante qui fait écho à la littérature des années 1930.»

Le lien entre l’attitude du camp du «Leave» et le meurtre de Jo Cox n’est évidemment pas direct. Mais il est désormais clair que son meurtrier présumé, Thomas Mair, était un militant néonazi. Samedi, quand un juge lui a demandé son nom, il a répondu: «Mort aux traîtres, liberté pour le Royaume-Uni.» Chez lui, la police a retrouvé de la propagande raciste. Dans ce contexte, les propos incendiaires sur l’immigration apparaissent soudain déplacés.

Pourtant, force est de constater que le discours anti-immigration porte ses fruits. Partout à travers le Royaume-Uni, le même discours résonne. «Je ne suis pas raciste, mais…» Ainsi, ce chauffeur de taxi à Liverpool, qui lance du tac au tac, sans la moindre hésitation: «L’immigration est un vrai problème. On a beaucoup d’Européens, des Albanais, qui viennent s’installer ici. Ils vivent de mendicité et d’aides sociales.» Ou encore à Solihull, jolie banlieue cossue près de Birmingham, où l’immigration est quasiment absente, mais où cet ancien entrepreneur à la retraite n’hésite pas à affirmer: «Je ne veux pas que Solihull devienne comme Bradford (ville à forte minorité pakistanaise).» Ou sur le marché de Romford, en lointaine banlieue de Londres, ce jeune poissonnier: «Les immigrés nous prennent nos emplois.» Ostensiblement, ces propos ne sont pas racistes, mais ils font porter à l’immigration la responsabilité de tous les maux: les tensions dans le système de santé, les problèmes dans les écoles, les salaires trop bas…

Il est trop tôt pour savoir si le meurtre de Jo Cox fera changer d’avis les Britanniques sur ce point. Deux sondages publiés dimanche, en partie réalisés après l’assassinat, donnent le «Remain» vainqueur de justesse. Si cela se confirme, cela serait un rebond par rapport aux jours précédents. Mais il reste quatre jours jusqu’au vote.

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