Le tabou de la scission de la Belgique commence à tomber même dans le monde politique francophone, dont plusieurs représentants de premier plan ont ouvertement évoqué cette éventualité dimanche en raison des difficultés à s’entendre sur l’avenir du pays avec les Flamands. Les déclarations sont toutes venues du Parti socialiste, vainqueur des récentes élections du 13 juin en Wallonie. Son ministre-président, Rudy Demotte, a notamment appelé sa communauté à envisager désormais «toutes les hypothèses»: «Il est certain que nous devons nous prendre en mains nous-mêmes», a-t-il dit à la radio RTBF.

Près de trois mois après ces législatives, la Belgique n’a donc toujours pas de gouvernement, explique Courrier international. Les négociations menées entre Flamands et francophones pour former une coalition sous la houlette du socialiste wallon Elio Di Rupo ont échoué, achoppant sur la question du refinancement de la région de Bruxelles-Capitale, réclamé par les francophones, et sur l’épineuse – et éternelle – question de la circonscription bilingue de Bruxelles-Hal-Vilvorde, dite «BHV», dont les partis flamands souhaitent la scission: «Alors que le gouvernement flamand se démène pour tenter de préserver le caractère flamand de la périphérie bruxelloise, précise cependant La Dernière Heure, une étude qu’il a fait réaliser laisse apparaître une «déflamandisation» de celle-ci.»

Les faits ne sont pas nouveaux, loin s’en faut. Le 12 août dernier déjà, Bart de Wever, chef des négociations du parti nationaliste flamand N-VA, était censé se décider entre un compromis ou la fin de la Belgique, affirmait le quotidien de gauche De Morgen: à Bruxelles, «on marchande et on négocie. On peut froncer les sourcils mais ce système a un nom: la démocratie. Avec les lois, cela se passe en fin de compte comme avec les saucisses: moins on en sait sur leur fabrication, mieux on dort», traduit le site Eurotopics. Mais que veut au juste la Flandre? «C’était notre interrogation ce week-end.» Et ce lundi, Le Soir constate que «les éditorialistes du Nord l’ont tous proclamé: les francophones ont fait de réelles avancées et n’ont jamais été aussi loin, Di Rupo conserve l’estime de tous, la solution doit venir du PS et de la NV-A, il n’y a pas d’alternative.»

«Tous sont unanimes pour dire que c’est Bart De Wever qui n’arrive pas à conclure ce fameux accord, poursuit le quotidien bruxellois. […] Le Roi a opté pour une reprise des négociations. Di Rupo, réformateur toujours pas débranché, peut être réactivé à tout moment, tandis que Flahaut (PS) et Pieters (N-VA) [les présidents de la Chambre et du Sénat, désignés comme médiateurs] servent de paravent […], le temps de calmer le jeu et de trouver le chaînon manquant bruxellois.» Reste que la N-VA «a pour but la disparition, même «chirurgicale», de la Belgique. C’est pourquoi les menaces francophones, principalement socialistes mais pas seulement, quant à la précipitation de la séparation du pays sont stratégiquement et psychologiquement bien vues.» Il est donc important de lui dire «que les francophones ne sont pas réduits à conclure un accord à n’importe quel prix» et «qu’il y a des limites aux concessions», «que le cas échéant, on empoignera sans complexe ce projet séparatiste, plutôt que de le subir».

Ainsi, «le scénario d’une Belgique coupée en deux gagne du terrain», affirme France-Info. «L’évaporation de la Belgique s’accélère», titre pour sa part le blog «Coulisses de Bruxelles» de Libération: Elio Di Rupo «a jeté l’éponge, constatant qu’il était impossible de s’entendre avec les flamingants (nationalistes flamands) de la N-VA (parti indépendantiste) et du CD & V (démocrates-chrétiens confédéralistes). L’heure est d’une rare gravité si l’on en croit le message d’adieu du patron du PS francophone: «J’espère que nous pourrons continuer à vivre ensemble, Flamands, Wallons, Bruxellois et germanophones, en paix et dans la prospérité.» En clair, il n’est même plus certain que la paix soit garantie entre le nord et le sud du pays…»

Alors, qu’en dit la presse flamande, parcourue par l’agence Belga et relayée par RTL? Que «l’impasse politique tombe mal. Alors que notre pays préside l’UE, nous sommes en panne de solution». A qui la faute? Côté francophone comme côté flamand, on souligne le travail du réformateur, et on remarque les avancées réalisées. Cependant, certains quotidiens sont plus accusateurs. Het Belang van Limburg écrit que «la Belgique n’a pas d’avenir». «Les francophones disent que la N-VA et dans une moindre mesure le CD & V, sont les fossoyeurs de la Belgique avec leurs revendications communautaires toujours plus fortes. Mais quand il s’agit de sauver financièrement le pays et de lui assurer un avenir, ils ne suivent pas.»

Pour la Gazet van Antwerpen, la grande cause de l’échec des négociations revient aux francophones et en particulier à Elio di Rupo. «Son ultime compromis n’allait pas assez loin. Il le savait d’avance.» Alors que De Standaard fait, lui, un parallèle avec les négociations de la coalition gouvernementale néerlandaise: «Ce ne sont pas les têtes couronnées [néerlandaise et belge] qui doivent résoudre les problèmes mais ceux qui ne portent pas de couronne. Le PS et la N-VA sont deux rois sans couronne qui doivent mener ce pays bicéphale vers une solution. Et vite. Sinon, ils perdront leur légitimité et les citoyens leur bien-être.»

«Di Rupo et De Wever devront se retrouver autour de la table», pense aussi Het Nieuwsblad. Les deux ont montré qu’ils avaient fait des pas dans la bonne direction et qu’ils avaient aussi commis des erreurs. «Il y a des compromis possibles sur la table. Espérons qu’il n’y ait pas encore de blessures irréparables.» «L’échec des négociations n’est pas un drame», tempère cependant De Tijd, mais «il peut le devenir si les marchés financiers se mettent à croire qu’il est impossible de former un gouvernement». Pour Het Laatste Nieuws, enfin, le temps presse aussi, alors qu’un nouveau gouvernement semble exclu à court terme: «La Toussaint, c’est trop tôt et même Saint-Nicolas. A Noël?»