Le 13 mai dernier, alors même que les 83 Etats membres du Comité de coordination de l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) choisissaient l'Australien Francis Gurry comme nouveau chef, la Suisse demandait au directeur sortant, le Soudanais Kamil Idris, de lever l'immunité diplomatique d'une dizaine de ses fonctionnaires. Selon une lettre de l'ambassadeur helvétique à Genève, Blaise Godet, le bureau du procureur genevois Daniel Zappelli voudrait entendre «à titre de simple renseignement» dix hauts cadres de cette organisation à propos d'une campagne de lettres anonymes lancée contre Francis Gurry.

Actuellement vice-directeur général de l'OMPI, l'Australien deviendra le futur patron si son élection est confirmée par l'Assemblée générale de cette agence en septembre prochain. Son nom figure sur la liste établie par la justice avec ceux de neuf autres personnes, dont de probables amis ou adversaires, ainsi que deux agents de sécurité.

Jeudi dernier, Kamil Idris procédait à la levée de toutes ces immunités. «Conformément à la pratique, la Mission suisse n'examine pas le bien-fondé des allégations portées dans le cadre d'une enquête pénale, nous a précisé Blaise Godet. Elle se borne à transmettre la demande de levée d'immunité de la justice à l'organisation concernée.»

L'affaire remonte à l'automne dernier. Le 12 octobre 2007, Francis Gurry, alors en pleine campagne pour la direction de l'OMPI, porte plainte pour diffamation contre inconnu. Selon sa déclaration à la police genevoise, lui et cinq de ses collègues ont reçu des lettres anonymes, qui l'accusent d'avoir touché des commissions occultes concernant des arbitrages au sein de l'OMPI. D'après un dossier qui circule dans les organisations internationales à Genève, ces lettres, au nombre de trois, indiquent qu'un des parents proches du plaignant ferait partie d'un cabinet qui se serait livré au blanchiment d'argent. Elles parlent également de «harcèlement sexuel à l'égard d'une ancienne secrétaire».

Vote contesté

Le contexte de cette intrigue est plein de rebondissements. Kamal Idris quitte d'ailleurs son poste en étant soupçonné de mauvaise gestion, suite à des dénonciations révélées dans la presse en 2007, dont Le Temps. Des dossiers confidentiels sur ces sujets ont été divulgués de façon anonyme.

Concernant son probable successeur australien, il faut noter qu'il a remporté de justesse l'élection du 13 mai au Comité de coordination de l'OMPI comme candidat à la direction. Par 42 voix contre 41, il a réussi à battre le Brésilien José Graça Aranha.

Or, là aussi, des rumeurs circulent, faisant état de changements de vote de dernière minute en faveur de Francis Gurry. Au premier tour du scrutin, l'Australien avait obtenu 35 votes contre 29 pour le Brésilien et 19 pour le Pakistanais Massod Khan. Une majorité des voix pour ce dernier devait être reportée sur Graça Aranha, dans un esprit de solidarité entre pays en voie de développement. Mais, de manière inexplicable, une douzaine de pays, d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, auraient plutôt misé sur l'Australien. Impossible de vérifier les raisons de ces volte-face car les votes sont secrets et les diplomates impliqués refusent de se prononcer.

Mais tout n'est pas complètement gagné pour Francis Gurry. Les 184 Etats membres de l'OMPI pourraient faire annuler cette élection et déclencher une nouvelle procédure. Si l'assemblée générale décide alors que la candidature de l'Australien doit être confirmée par des votes, ce dernier devra l'emporter par deux tiers des voix.