Chef du cabinet militaire du premier ministre français Edouard Philippe, François Lecointre été nommé ce mercredi chef d'état-major des armées, prenant la suite de Pierre de Villiers. Peu avant dans la matinée, au terme d'une polémique d'une semaine, ce dernier a démissionné. Notre analyse.

Il y a deux lectures possibles de la démission spectaculaire, annoncée ce mercredi matin, du chef d’état-major des armées françaises, le général Pierre de Villiers, dont le mandat venait pourtant d’être prolongé d’un an.

La première est celle du bras de fer budgétaire. On songe au refus de ce commandant, très au fait des besoins de ses troupes en équipement, d’acquiescer aux coupes demandées de 850 millions d’euros cette année, sur un budget de 32,7 milliards. La seconde est celle de l’affrontement personnel entre deux hommes au même tempérament offensif. D’un côté, le plus jeune président de la République française, résolu à transgresser les codes à 39 ans; de l’autre, son chef d’état-major, officier de cavalerie (dans les chars), persuadé que l’armée doit, en période de tensions internationales, faire office d’exception budgétaire.

Deux lectures, pour un même constat: quiconque se met aujourd’hui en travers de la route des réformes et des efforts demandés par Emmanuel Macron risque gros. «Je suis votre chef. Je tiendrai mes engagements», avait solennellement rappelé ce dernier le 13 juillet au soir devant les commandants des armées, juste après son entrevue avec le président Donald Trump.

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Le nouveau président veut atteindre trois objectifs

La réalité est qu’en ouvrant une crise financière avec les militaires, Emmanuel Macron a sans doute voulu atteindre trois objectifs. D’abord, asseoir sa crédibilité budgétaire vis-à-vis de ses partenaires européens – au lendemain d’un avis très favorable du Fonds monétaire international sur ses projets de réforme –, tout en jouant habilement vis-à-vis de l’Allemagne, dont il espère en retour une contribution financière aux opérations extérieures menées par la France, notamment au Sahel. On notera que, lors de leur dernière rencontre à l’Elysée le 13 juillet au matin, Angela Merkel et Emmanuel Macron ont annoncé un nouveau programme commun de construction d’un avion de chasse.

Deuxième acte: utiliser l’armée comme un levier de puissance. Etre un chef, c’est d’abord le prouver. Ce qui est chose faite avec ce départ cinglant d’un général qui, sous le quinquennat Hollande, avait su protéger l’institution militaire en binôme avec le ministre de la Défense de l’époque, Jean-Yves Le Drian.

Troisième objectif enfin: acter la «révolution» Macron, à savoir le retour d’un pouvoir présidentiel fort. Entre 2012 et 2017, François Hollande avait conclu un pacte avec les armées, au début peu favorables à ce président socialiste jugé falot par beaucoup. Les militaires avaient en Jean-Yves Le Drian une sorte de commandant en second assuré d’avoir le mot de la fin à l’Elysée. Le Drian, surnommé aussi le ministre de l’Afrique, avait en outre carte blanche pour négocier de juteux contrats d’armement, ce qu’il a fort bien réussi.

Fin d’une époque

Cette époque est terminée. Jean-Yves Le Drian est aujourd’hui dans un exil doré au Ministère des affaires étrangères. Budget, armement, décisions opérationnelles: tout remonte à l’Elysée, et la ministre de la Défense Florence Parly n’est qu’une exécutante budgétaire.

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Crise décisive ou preuve d’un vrai changement? Tout va maintenant dépendre de la capacité d’Emmanuel Macron, «Jupiter», à offrir aux militaires quelque chose de substantiel en retour des économies qu’ils seront obligés de faire. Sur le papier, leurs attentes sont maintenant claires: puisque le chef de l’Etat a promis d’augmenter le budget de la défense à 2% du PIB d’ici à 2025, il va devoir le prouver et tenir parole par des hausses de crédit dès 2018.

Autre attente: celle d’une coopération internationale accrue sur le terrain en provenance des Etats-Unis – leur soutien logistique est indispensable en Afrique et au Moyen-Orient – et des pays membres de l’UE.

Troisième front: celui du choix dans les missions. Les militaires français sont épuisés par l’opération Sentinelle de sécurisation du territoire. 10 000 soldats patrouillent en permanence dans les rues des grandes villes. L’état-major craint aussi la création envisagée d’un service national d’un mois, promise durant la campagne. Si Emmanuel Macron les déleste de ces tâches, l’inquiétude diminuera sans doute.

L’amorce d’une stratégie de la part du président

Il faut retenir de cette crise, par ailleurs, un début de choix stratégique. Emmanuel Macron l’Européen veut s’imposer sur la scène internationale. Il a rendu visite, dès son investiture, aux soldats de la force Barkhane engagés au Mali. Mais l’homme n’est pas un interventionniste forcené. Il veut d’abord soigner la dissuasion nucléaire – son chef d’état-major particulier est un sous-marinier – et contraindre les Nations unies à faire leur travail sur les théâtres de crise.

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Problème: comment mieux gérer l’après-guerre, si les soldats déployés en opérations extérieures ont moins de moyens, et s’abstiennent de poursuivre l’offensive contre les groupes terroristes les plus retranchés. «Jupiter» a peut-être, aujourd’hui, prouvé sa force sur le tapis vert des négociations politiques entre l’exécutif et l’état-major.

Reste, pour ce premier président français à n’avoir pas effectué de service militaire et à n’avoir aucune expérience des armes, à démontrer qu’il a une vision cohérente de la défense de la France dans les différents domaines – dissuasion, opérations, cyberdéfense… – pour le quinquennat à venir. Et au-delà.