Sur sa chaise roulante, une bouteille d'eau entre les mains, le vieil homme de 84 ans conserve un sourire énigmatique. Il ne répond pas aux questions des journalistes et les toise même d'un air arrogant. La cavale du fugitif le plus recherché du Chili vient de se terminer de l'autre côté des Andes, en Argentine, dans un quartier chic près de Buenos Aires. Paul Schaefer, ancien caporal de l'armée allemande était recherché par Interpol depuis neuf ans, accusé au Chili, en Allemagne mais également en France d'abus sexuels sur des mineurs. Les deux gardes du corps et sa fille adoptive arrêtés avec lui ont finalement été relâchés par la police argentine.

«Colonia Dignidad»

Paul Schaefer est connu au Chili pour avoir été un des responsables de la «Colonia Dignidad», une enclave de 13 000 hectares à 400 km de Santiago du Chili créée par un groupe d'Allemands au milieu des années 1950. L'ancien caporal y est arrivé en 1961, fuyant la justice allemande, accusé – déjà – de viols sur mineurs. Les conditions de vie dans cette prétendue ferme modèle sont draconiennes. Les femmes à qui on enlève leurs enfants vivent dans des quartiers qui leur sont réservés. L'enclave est entourée de fils de fer barbelés et surveillée par une armée privée.

Une chape de plomb tombe sur cette terre sans droits pendant la dictature d'Augusto Pinochet. Dès le retour de la démocratie en 1990, des témoignages font état d'atteintes aux droits de l'homme dans l'enceinte même de «Colonia Dignidad». En 1991, le président chilien Patricio Aylwin, retire son agrément comme société de bienfaisance à la ferme d'Etat, dénoncée par des opposants à la dictature comme un lieu de tortures où auraient disparu 120 personnes.

La «Colonia Dignidad» fonctionnait non seulement comme un camp de concentration, mais également comme une école d'instruction ou d'anciens nazis apprenaient aux membres de la DINA, la redoutable police secrète de Pinochet, les techniques d'interrogatoire et de tortures qui avaient servi pendant la Seconde Guerre mondiale. Terre sans droits, les bâtiments abritaient également des archives sur les «ennemis intérieurs», un stock d'armes et des faux papiers. Juan Munoz Alarcon, un policier, raconte: «J'ai vu des hommes en très mauvais état physique. Certains devenaient fous à cause des traitements qu'ils subissaient. Ceux qui ne tenaient pas le coup étaient enterrés au pied de la Cordillère des Andes.»

Depuis la fuite de Schaefer, la colonie bat de l'aile. La cohésion de ses membres s'est effritée à cause de problèmes économiques liés à la baisse de la rentabilité de ses activités et aux coûts des divers procès qu'affronte la communauté et qui vont de l'évasion fiscale à la tentative d'homicide. L'ambassade d'Allemagne et les autorités chiliennes réfléchissent à la fermeture de cette enclave, rebaptisée «Colonia Baveria» et qui héberge encore 300 personnes, la plupart d'origine allemande.

Buenos Aires doit décider du sort à réserver à l'ex-caporal nazi: soit l'expulser rapidement vers le Chili, soit l'extrader, procédure plus longue et plus complexe.