Professeur d'histoire du Maghreb à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) à Paris, Benjamin Stora* n'est pas surpris par l'interdiction faite aux médias étrangers et algériens de couvrir la libération des deux fondateurs du FIS. Interview.

Le Temps: Comment comprendre l'interdiction de couvrir la libération des deux leaders du FIS?

Benjamin Stora: Cela fait bien longtemps que les autorités d'Alger ont compris l'importance des images, qu'elles ont imposé une sorte de huis clos en la matière. Les images extrêmement spectaculaires de la mobilisation islamiste, entre 1988 et 1992, quand le FIS remplissait des stades entiers pour propager son idéologie, ont fait le tour du monde et ont donné l'impression d'un mouvement islamiste très puissant en Algérie. A l'époque, les autorités n'avaient pas mesuré l'impact de ces images. Si bien que quand elles ont stoppé le processus électoral en 1992, elles ont pris soin de ne pas répéter l'erreur. La mesure d'hier est donc d'autant moins surprenante que les images ont un poids beaucoup plus fort en 2003 qu'il y a douze ans. Les Algériens regardent beaucoup les télévisions étrangères, notamment françaises, et ce sont les paraboles qui donnent le ton, pas la presse écrite.

– En quoi Abassi Madani et Ali Belhadj font-ils encore peur au pouvoir algérien?

– Ali Belhadj les inquiète davantage que Madani, qui était en résidence surveillée depuis plusieurs années. Le fait que Belhadj, lui, ait été maintenu au secret le plus absolu pourrait signifier que ses convictions très mystiques en faveur de l'instauration d'un Etat islamique en Algérie basé sur la charia n'ont pas beaucoup évolué. La hantise d'Alger tient également à la capacité de Belhadj à mobiliser la société, comme il l'avait fait entre 1988 et 1991.

– De nombreux éléments, notamment le regain de religiosité, ont de quoi légitimer cette hantise…

– Certes, mais la société algérienne a aussi beaucoup changé depuis douze ans. Elle est marquée, épuisée, par l'expérience de la guerre civile, qui a fait 150 000 morts. Une très large partie de la population regarde avec méfiance non pas l'islam religieux et piétiste, qui est effectivement plus vivant que jamais, mais l'islamisme radical violent et armé, qu'on ne connaissait pas à la fin des années 1980. Par ailleurs, la société algérienne est jeune. Que peut bien signifier un personnage comme Belhadj pour des gens qui ont 20 ans aujourd'hui? Ces jeunes-là regardent plus vers l'exil et l'émigration que vers le maquis, c'était manifeste lors de la visite à Alger du président français, Jacques Chirac, auquel la population avait réclamé plus de visas.

– Dans la mesure où la mouvance islamiste a elle-même beaucoup changé en douze ans, en quoi Belhadj peut-il œuvrer à sa recomposition, notamment dans la perspective des élections présidentielles de 2004?

– C'est effectivement la grande inconnue. Même s'il peut continuer à être ce personnage emblématique et très puissant, Belhadj se retrouve face à trois phénomènes nouveaux. Tout d'abord, il ne dispose plus autour de lui d'une direction comparable à celle de 1988-1992 parce que de très nombreux cadres du FIS sont soit morts soit en exil. Ensuite, il se retrouve en concurrence politique avec les nouveaux notables de l'islamisme, ceux des mouvements islamistes légaux, comme celui du Cheikh Nahnah, qui a participé au gouvernement, ou de Djaballah. Ces mouvements se sont inscrits dans la durée et se sont constitué des clientèles sociales. Enfin, il sera confronté à tous ceux qui ont pris le maquis, et qui ont acquis une légitimité par les armes. Belhadj dispose peut-être toujours d'une audience importante parmi les déshérités, mais sa capacité à structurer un nouveau FIS demeure difficile à appréhender.

* «Algérie, La guerre invisible», Presses de Sciences Po; 2001 Dernier ouvrage paru: «Algérie, Maroc, Histoires parallèles, destins croisés», Maisonneuve Et Larose; 2002.