Dans la rue principale d'El Cargadero, un ancien prend le soleil assis sur un banc. Dans les champs alentour, les mauvaises herbes envahissent les plantations de pêchers et d'avocatiers. Les maisons de ce bourg de 500 âmes situé dans l'Etat de Zacatecas (au centre du pays) sont pour la plupart vides, comme l'épicerie de José Ortiz, qui somnole sur son comptoir. «Si vous voulez voir les habitants d'El Cargadero, il faut aller à Los Angeles ou à Chicago. Ils sont tous partis aux Etats-Unis, comme mes neuf frères et sœurs, mes trois enfants... Ici il ne me reste plus qu'un cousin», soupire-t-il.

Villages fantômes

Dans le Zacatecas, à huit heures de route au nord de Mexico, ces villages fantômes font partie du décor. Cet Etat de 1,4 million d'habitants compte 2 millions de ses citoyens aux Etats-Unis... un record pour le Mexique. Installée depuis plus d'un siècle au nord du Rio Grande, composée en grande partie de résidents légaux, cette communauté continue de tout faire pour que de nouveaux venus puissent la rejoindre. Une migration organisée, planifiée, dont les secrets se transmettent en famille: «Avant même de partir, les migrants ont un emploi, explique Miguel Moctezuma, spécialiste de la migration à l'Université de Zacatecas. Grâce à leur réseau en Amérique, ils connaissent mieux le marché du travail à Sacramento ou à San Diego qu'a Mexico City! Le même réseau se charge de trouver un passeur sûr, et d'avancer l'argent.»

La famille de José Ortiz, l'épicier d'El Cargadero, a elle aussi profité de cette solidarité. «Mes deux garçons sont partis avec de faux papiers venus de Californie, et mon frère, qui est installé là-bas, les a adoptés pour qu'ils obtiennent leur résidence, raconte-t-il. Aujourd'hui, ils travaillent dans le bâtiment pour un salaire de 15 dollars l'heure... C'est ce qu'ils gagneraient ici en une journée.» Les 20000 «Américains» d'El Cargadero, en retour, n'ont pas oublié le village. Ils ont financé le pavage des rues, l'éclairage public, et la construction d'une place couverte. Ils participent aussi aux fêtes patronales d'octobre, avalant les vingt-quatre heures de route qui séparent la Californie du Zacatecas au volant d'imposants 4x4. «Les garçons fantasment devant les grosses voitures, les offres d'emploi circulent, et les filles d'ici en profitent pour se marier, sourit Elisabeth, une habitante qui travaille à Jerez, le bourg voisin. C'est aussi un moyen de partir.»

Avec ses 400000 habitants qui s'installent chaque année aux Etats-Unis, le Mexique est le plus «grand» pays de migration du monde. Peu de voix, pourtant, s'inquiètent de cet exode qui commence à vider les campagnes. L'année dernière, une loi interdisant aux clandestins de traverser les déserts de la frontière pendant l'été a été rejetée, les sénateurs refusant de faire le «sale travail» qui incombe aux Etats-Unis. Les candidats à l'élection présidentielle de dimanche, de leur côté, ne proposent aucune mesure concrète qui pourrait tarir la principale source de devises du pays, après le pétrole: les 27 millions de Mexicains vivant aux Etats-Unis envoient par an au pays 20 milliards de dollars, une manne qui va doubler d'ici à 2030.

Conscients de leur nouvelle importance, les migrants veulent aujourd'hui peser sur l'économie et la politique de leur communauté d'origine. Une volonté qui s'est concrétisée dans le «3 pour 1», un programme né au Zacatecas. «Pour chaque dollar apporté par les 300 clubs de migrants originaires de l'Etat, les autorités locales et le gouvernement fédéral en apportent un autre, explique Raul Delgado Wise, président du réseau universitaire Migration et Développement. Cela a permis d'investir des millions de dollars dans des programmes sociaux ou d'infrastructures, mais aussi dans l'économie locale.»

Le Zacatecas, qui se veut «le premier Etat binational» du Mexique, est aussi le seul où une loi permet aux résidents américains de participer aux élections. Cette petite révolution a permis à Andres Bermudez, alias «le roi de la tomate» en Californie, d'être élu maire de Jerez. Une consécration pour cet enfant d'El Cargadero... qui se voit déjà élu député aux prochaines élections.