L’exode silencieux des déplacés

Ils sont exilésà l’intérieur de leur pays: le sort des déplacés est moins connu que celui des réfugiés. Pourtant, leur nombre explose, prévient l’Internal Displacement Monitoring Centre, l’observatoire des déplacements forcés dans le monde. Rencontre avec son directeur, Alfredo Zamudio, qui avait lui-même fuile Chili de Pinochet

Le verdict que vient de rendre l’Internal Displacement Monitoring Centre (IDMC) est effrayant. Avec 33,3 millions de déplacés internes en 2013, soit 8,2 millions de plus que l’année précédente, le nombre de personnes chassées de chez elles par la guerre mais qui n’ont pas voulu ou pu fuir leur pays, n’a jamais été aussi élevé. Le directeur de l’IDMC, qui compte une trentaine de collaborateurs basés à la Maison de l’environnement à Genève, sait de quoi il parle. Enfant, il a lui-même été contraint de fuir avec son père le Chili, à l’époque de Pinochet.

Le Temps: Comment expliquez-vous le nombre record de déplacés internes?

Alfredo Zamudio: Cela nous interpelle énormément. Je vois plusieurs facteurs à cette évolution. Les gouvernements comptabilisent davantage les déplacés, lesquels connaissent mieux leurs droits et demandent plus facilement de l’aide. L’accès aux données s’est aussi amélioré. Enfin, il y a indéniablement davantage de déplacés. Nous ignorons si leur nombre va continuer d’augmenter, mais nous tirons la sonnette d’alarme pour que la réponse soit à la hauteur.

– La guerre en Syrie n’explique-t-elle pas en grande partie ce phénomène?

Le drame syrien est effectivement sans précédent, avec 6,5 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays. C’est la responsabilité du gouvernement et de ceux qui le combattent. Les Etats voisins fournissent un effort immense pour accueillir les réfugiés, mais la communauté internationale a échoué à l’intérieur du pays. Les gens meurent de faim, n’ont pas d’abri, les enfants ne vont pas à l’école. Lorsque le chiffre des déplacés dépasse le million, cela devrait être une priorité globale. Nous avons dépassé ce seuil d’alerte six fois.

– En Afrique, le Nigeria est le pays où il y a le plus de déplacés, davantage qu’en RDC. Est-ce dû aux violences commises par le groupe islamiste Boko Haram?

– En grande partie mais pas seulement. L’an dernier, l’insurrection dans le nord-est a causé des centaines de milliers de nouveaux déplacés. Mais le Nigeria avait déjà une longue histoire de violences intercommunautaires, notamment dans le centre du pays.

– Pourquoi est-ce si important de compter les déplacés internes?

– Nous ne ferions pas ce travail s’il ne servait pas pour élaborer des politiques. Les gouvernements sont responsables de leurs citoyens, y compris ceux qui ont été chassés de chez eux. S’ils veulent les aider, ils doivent absolument connaître leur nombre, de la même manière qu’un budget national repose sur le recensement des habitants.

– Depuis quand l’IDMC s’occupe-t-il de cette comptabilité?

– En 1998, l’ONU avait lancé un appel, car elle n’arrivait pas à recenser les déplacements internes en plus des réfugiés. Le Norwegian Refugee Council [ndlr: l’une des plus importantes ONG humanitaires] s’est proposé et a créé l’IDMC. En plus de nos publications sur différents pays et thématiques, nous publions chaque année deux rapports globaux: celui sur les déplacements causés par les conflits et l’autre pour les catastrophes naturelles.

– Constatez-vous une augmentation des déplacements liés au réchauffement climatique?

– Nous publierons le chiffre sur les catastrophes naturelles à la fin de l’été. Je peux seulement vous dire que 143 millions de personnes ont été déplacées par des séismes, des inondations ou des typhons de 2008 à 2012. C’est bien davantage que les conflits, mais les gouvernements répertorient plus volontiers ce type de victimes. C’est moins sensible. D’une année à l’autre, le nombre de déplacés causés par les catastrophes varie du simple au triple, il est donc difficile d’en tirer des conclusions sur les effets du réchauffement climatique.

– Quelles sont vos sources d’information?

– Les données ne se pêchent pas sur Internet via Google. Nos analystes passent en moyenne deux mois par an sur le terrain. Le phénomène des déplacements est complexe. Nous essayons de comprendre ce qui pousse les gens à partir de chez eux. Chaque situation est différente et il faudrait un algorithme pour chacune d’entre elles. Nous travaillons par exemple avec le Massachusetts Institute of Technology pour mieux comprendre les facteurs qui influencent le déplacement des éleveurs pastoraux dans le nord du Kenya. Quelque 1200 variables sont actuellement testées. Nous avons d’ores et déjà observé que les variations pluviométriques d’une année à l’autre ne changent rien à la décision des éleveurs. Car ils se sont déjà résolus à partir à cause des cinq années de sécheresse qui ont épuisé leurs réserves. Il est donc inutile de vouloir les maintenir sur leur lieu d’origine.

– Les réfugiés bénéficient d’une protection internationale, mais pas les déplacés. Faut-il remédier à ce vide juridique?

– Réfugiés et déplacés internes sont les deux faces d’une même pièce. Très souvent, les réfugiés ont d’abord été chassés de leur village, de leur région, puis, s’ils sont toujours menacés, ils finissent par quitter leur pays. Le fait que la communauté internationale ait pu trouver un accord pour les gens fuyant les persécutions est un grand succès. Mais cela ne diminue pas la souffrance des réfugiés. A la fin des années 1990, beaucoup de pays réclamaient une nouvelle convention pour les déplacés, à l’image de celle de 1951 sur les réfugiés. Mais le débat s’est heurté à la souveraineté des Etats. En effet, lorsque vous êtes déplacé, vous ne franchissez aucune frontière et vous restez donc sous la juridiction de votre pays. En même temps, cela signifie que votre gouvernement est responsable de ce qui vous arrive ainsi que de subvenir à vos besoins essentiels. L’exercice a tout de même permis l’élaboration de principes directeurs signés par de nombreux pays et qui reprennent le droit déjà existant. Ils réaffirment la responsabilité première des Etats et le fait que les déplacés ne doivent pas être discriminés.

– En quoi ces principes vous sont-ils utiles?

– Ils servent de base à notre travail de persuasion. Nous conseillons les gouvernements pour qu’ils comblent les lacunes dans leurs législations, mais surtout qu’ils passent à l’action. Nous travaillons en particulier avec l’Union africaine, qui s’est dotée en 2012 de la Convention de Kampala, très progressive en la matière. Il est inutile de pointer du doigt les manquements de tel ou tel pays, car cela ne mènerait nulle part, mais nous les aidons à changer la situation. Notre premier conseil est de permettre l’acheminement sans entrave d’aide humanitaire, une question de survie.

– Avez-vous des exemples de pays où la situation des déplacés s’est améliorée?

– La Colombie mérite para­doxalement d’être citée. Le pays compte 5,7 millions de déplacés, certains depuis le début de la guerre civile il y a plus de cinquante ans. Ils réclament leurs droits depuis des années. Le gouvernement actuel est entré en matière, en admettant l’existence d’un conflit interne et en reconnaissant aux déplacés le statut de victimes. Cela leur ouvre le droit à des restitutions de terres ou à des compensations. Même si la guerre continue, la Colombie a décidé de réintégrer les déplacés, qui représentent au moins 12% de la population, dans l’avenir du pays. Si la Colombie peut le faire, c’est un message fort.

«Les gouvernements sont responsables de leurs citoyens, y compris ceux qui ont été chassés de chez eux»