La «guerre» opposant le gouvernement britannique à la BBC a pris vendredi matin un tour extraordinaire et dramatique: David Kelly, microbiologiste au Ministère de la défense, a été retrouvé mort, face contre terre, dans un chemin de campagne près de son domicile du comté d'Oxford. Trois jours plus tôt, le Dr Kelly avait dû témoigner devant la commission des affaires étrangères, parce qu'il avait été désigné par son employeur comme étant la source d'un reportage de la BBC, qui accusait Alastair Campbell, le directeur de communication de Tony Blair, d'avoir «gonflé» le dossier britannique de septembre 2002 en incluant l'affirmation que Saddam Hussein pouvait activer ses armes de destruction massive en quarante-cinq minutes. Pourquoi David Kelly est-il mort? Avait-il quelque chose à cacher? A-t-il succombé à la pression politique et médiatique infligée tant par le gouvernement, qui cherchait à identifier «la taupe de la BBC», que par la chaîne d'information elle-même, qui a refusé de dévoiler sa source? Une enquête judiciaire indépendante a été ordonnée par Tony Blair. Elle pourrait avoir des conséquences politiques insoupçonnées.

Une autopsie, qui doit être pratiquée ce samedi, dira ce qui a tué David Kelly, 59 ans, un expert mondialement reconnu dans le domaine du contrôle des armes biologiques, membre de l'équipe d'inspecteurs de l'ONU en Irak de 1994 à 1999. Jeudi après-midi, ce grand marcheur avait informé sa femme qu'il partait en balade. Avant minuit, sans nouvelles, Janice Kelly sonnait l'alerte. La battue policière s'interrompait vers 9 h 20 vendredi matin, à l'orée d'un bois, non loin du domicile du fonctionnaire. Même si la cause du décès reste «inconnue», l'hypothèse du suicide est avancée par le député travailliste Eric Illsey, membre de la commission des Affaires étrangères.

Personnage discret, David Kelly subissait depuis quelques jours d'intenses pressions. Le 8 juillet, il informait son supérieur qu'il avait rencontré Andrew Gilligan, le journaliste de la BBC. Aussitôt, le Ministère de la défense publiait son nom, affirmant qu'à «99%», il s'agissait de la «taupe de la BBC». Mais, le 15 juillet, d'une voix parfois à peine audible, David Kelly expliquait que malgré ses doutes sur les quarante-cinq minutes et son estimation qu'il n'y avait que 30% de chances que l'Irak possède des ADM, sa discussion avec Gilligan était si éloignée du reportage qu'il ne pouvait être sa source. Il acquiesçait devant les membres de la commission qui estimaient qu'il avait été «jeté aux loups», «piégé» et «mal traité par son employeur». Le lendemain, tandis que le président de la commission, après une nouvelle audition à huis clos, qualifiait Andrew Gilligan de «témoin insatisfaisant» et l'accusait de changer sa version des faits, le journaliste criait au complot et la BBC le soutenait. Apparemment, l'exonération du statut de «taupe» par la commission n'avait pas suffi à rétablir la sérénité du Dr Kelly, qui avouait à sa femme être «très fâché» de ce qui lui arrivait.

Depuis l'avion qui l'emmenait de Washington à Tokyo, Tony Blair a ordonné une enquête judiciaire indépendante. Le gouvernement veut la limiter aux causes de la mort de David Kelly. Conservateurs, libéraux-démocrates et travaillistes opposés à la guerre en Irak réclament au contraire que l'enquête s'intéresse au rôle du Dr Kelly, et finalement à toute l'élaboration des informations qui ont servi de base à la décision d'aller au combat. En mourant, David Kelly a-t-il emporté avec lui ses secrets, ou a-t-il ouvert la boîte de Pandore? Aujourd'hui, tout Westminster tremble, entre choc, émotion et inquiétude.