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L’explosion de l’obésité menace les systèmes de santé des pays émergents

La pathologie induit des dépenses de santé de 25% supérieures à celles d’une personne de poids normal

C’est une maladie qui va coûter de plus en plus cher à l’économie mondiale. Plus d’un adulte sur trois dans le monde souffre d’obésité ou de surpoids, soit 1,46 milliard de personnes. En moins de trente ans, entre 1980 et 2008, le nombre de ces personnes a presque quadruplé dans les pays en développement, passant de 250 millions à 904 millions. Il était multiplié, dans le même temps, par 1,7 dans les pays à plus hauts revenus.

En publiant, le 3 janvier, un rapport consacré aux problèmes de l’alimentation, The Overseas Development Institute (ODI), un cercle de réflexion britannique sur le développement et les solutions humanitaires, met l’accent sur l’explosion de l’obésité dans les pays émergents. «Ce qui a changé, c’est que la majorité des gens en surpoids ou obèses se trouvent aujourd’hui dans les pays en développement plutôt que dans les pays développés», précisent les auteurs du rapport, Sharada Keats et Steve Wiggins, deux chercheurs spécialisés en agriculture.

De nombreux facteurs expliquent cette évolution. La «transition nutritionnelle», c’est-à-dire le changement de comportement et d’alimentation, s’est faite rapidement. «Plus de densité calorique et énergétique, plus de gras et de sucre, l’augmentation de la taille des portions, une nourriture plus accessible et disponible, la perte des modèles culturels traditionnels sont autant de facteurs qui caractérisent cette transition nutritionnelle», analyse le professeur Arnaud Basdevant, du service de nutrition à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Les migrations vers les villes, la sédentarisation avec des mobilités réduites, les polluants urbains ont aggravé le phénomène.

Les conséquences sanitaires attendues sont alarmantes. «Nous allons assister globalement à une très forte hausse du nombre de personnes souffrant de certains types de cancer, de diabète, d’accidents vasculaires cérébraux ou de crises cardiaques, faisant peser un lourd fardeau sur les systèmes de santé publique», prévient M. Wiggins.

Hausse quasi insupportable des dépenses de santé

Pour Arnaud Basdevant, «l’épidémie de diabète à laquelle on peut s’attendre sera quasiment insupportable financièrement pour ces pays émergents». A l’échelle de la Chine, de l’Inde, du Brésil, du Mexique… ce sont des millions de personnes qui nécessiteront des soins importants. «Ce n’est pas immédiat, il faut que les populations concernées aient le temps de prendre du poids, passent en surcharge, puis atteignent l’obésité jusqu’à l’obésité chronique, détaille le professeur. Mais, dans quinze à vingt ans, ces coûts vont être considérables.»

Selon différentes études, l’obésité représenterait de 2 à 5% des dépenses de santé dans les pays industrialisés. En Europe, la Commission européenne avait chiffré ce montant à 7% des dépenses de santé publique: «Un chiffre qui continuera à augmenter vu la tendance croissante à l’obésité», indiquait-elle à la fin de 2005. En France, dans une étude publiée dans La Presse médicale en 2007, la somme variait entre 2,6 et 5,1 milliards d’euros, plus de 6 milliards en prenant en compte les coûts des arrêts de travail liés à cette pathologie.

Dans son rapport «L’obésité et l’économie de la prévention» (2010), Franco Sassi, économiste de la santé à l’Organisation de coopération et de développement économiques, relevait qu’«une personne obèse encourt des dépenses de santé supérieures à 25% comparée à une personne de poids normal». M. Sassi pointait le fait que les plus touchés étaient les personnes les plus vulnérables, socialement et économiquement: «Les individus obèses gagnent jusqu’à 18% en moins que les non-obèses.»

Enfants de personnes dénutries

Dans les pays émergents, les personnes les plus exposées aux risques de l’obésité ont souvent été touchées d’abord par la malnutrition. «Les enfants dont la mère a connu la dénutrition ou qui l’ont eux-mêmes vécue sont plus facilement obèses et diabétiques; on l’a constaté en Inde, explique le professeur Basdevant. Plus les changements de comportements alimentaires sont rapides, plus l’obésité s’installe rapidement.» C’est une forme de double peine. «Dans les pays d’Amérique du Sud, on observe la coexistence dans une même région, une même ville, voire dans une même famille, des cas de dénutrition et de surpoids», ajoute-t-il.

L’obésité n’est plus un problème de responsabilité individuelle. «En général, et dans ces pays en particulier, ce n’est pas à l’échelle de l’individu que la bataille se joue, car il s’agit d’une maladie chronique liée aux évolutions des modes de vie et d’environnement, analyse M. Basdevant. C’est aux gouvernements de penser les politiques de santé et de nutrition, dans les écoles, les entreprises, mais aussi les politiques urbaines et de transport.»

Le rapport d’ODI insiste sur l’insuffisance des politiques publiques dans la lutte contre l’obésité. «Les dirigeants doivent être moins timorés dans leurs tentatives d’influencer le type de nourriture qui finit dans nos assiettes», indique Steve Wiggins. A l’heure d’une mondialisation qui uniformise les modes alimentaires, les deux auteurs soulignent aussi la responsabilité des marchés et des prix agricoles. Un constat mis en avant par la Banque mondiale, qui souligne qu’«avec la persistance de prix alimentaires soutenus et probablement de plus en plus instables, les «mauvaises» calories tendent à coûter moins cher que les bonnes».

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