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Jimmie Akesson, président des Démocrates de Suède, août 2018.
© Mats Andersson/TT News Agency/AFP Sweden ©

Scandinavie

L’extrême droite suédoise se sent pousser des ailes

Les Démocrates de Suède pourraient devenir le premier parti du pays après les élections du 9 septembre, une conséquence de l’accueil généreux de 163 000 demandeurs d’asile en 2015

En Suédois, Nykvarn signifie «Nouveau Moulin». Un nom idoine pour cette oasis pavillonnaire perdue au milieu des bois, à quarante kilomètres de Stockholm mais aux portes de la cité industrielle de Södertälje. Matts, les bras couverts de tatouages, petit patron du bâtiment, attend devant la gare pour nous mener jusqu’à sa maison. Et là, sous la véranda, devant un café, il fait son coming out: «Je n’aime pas ce que Södertälje est devenue… Tous ces migrants, ces quartiers contrôlés par les gangs où on ne peut plus entrer. Il faut faire quelque chose. Ces étrangers n’ont pas versé une couronne d’impôt et ont tous les bénéfices, devant nos retraités qui sont dans la difficulté. C’est pour ça que j’ai adhéré aux Démocrates de Suède.»

Marée haute

Et il n’est pas le seul à avoir franchi le pas. Les Démocrates de Suède (SD), qui ont recueilli près de 13% des voix aux dernières élections, sont traditionnellement à la peine autour de Stockholm. Mais à Nykvarn, le parti d’extrême droite a obtenu son meilleur score du comté, près de 18%. Et pour le scrutin du 9 septembre, quand le social-démocrate Stefan Löfven remettra en jeu son poste de premier ministre, la marée SD pourrait être encore plus haute, de 17 à… 25% des voix. Selon certains instituts de sondage, le parti mené par Jimmie Åkesson pourrait même devenir le premier du pays.

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La crise migratoire explique en grande partie ce bouleversement sans précédent du puzzle électoral suédois. Comme en Allemagne, la décision de la Suède d’ouvrir grand ses portes aux réfugiés – avec un pic de 163 000 demandeurs d’asile en 2015 – n’est pas restée sans conséquences politiques. Les sociaux-démocrates, la mort dans l’âme, ont même dû revoir leurs règles d’accueil et instaurer des contrôles à la frontière avec le voisin danois, une première depuis les années 1950. Mais les électeurs SD veulent plus, beaucoup plus. «Ils demandent l’arrêt total de cette immigration qui pour eux représente une menace économique et culturelle, assure le sociologue Jens Rydgren, qui a étudié en profondeur cet électorat. Le parti, lui, n’a même pas besoin de faire campagne, il fait profil bas. L’immigration et l’intégration sont déjà au centre des débats, et tout le monde sait que ce sont eux qui proposent les mesures les plus radicales.»

Pour les Démocrates de Suède, d’ailleurs, Södertälje est l’incarnation de ce qu’il ne faut pas faire. Après la Seconde Guerre mondiale, la ville a recruté une main-d’œuvre étrangère pour faire tourner ses usines et notamment celle du constructeur de poids lourds Scania. Une autre vague a suivi après les chocs pétroliers, avec de nombreux réfugiés venus occuper les logements devenus vacants. Aujourd’hui, la moitié des habitants de Södertälje sont d’origine étrangère.

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De passage dans la ville pour un meeting, Jimmie Åkesson, le jeune leader des SD, a joué habilement sur cette réalité. L’ancien web-designer de 39 ans a déroulé son programme – arrêt de l’immigration, assimilation des immigrés présents, expulsion des délinquants étrangers – alors qu’un écran diffusait des images de la centaine de voitures qui ont brûlé à la mi-août dans les quartiers populaires de Göteborg. «La différence n’est pas entre les immigrés qui arrivent et ceux qui sont déjà là, mais entre ceux qui incendient des voitures, et ceux qui les fabriquent», a-t-il glissé. Une allusion à Scania, le plus gros employeur à Södertälje, qui a déclenché une salve d’applaudissements.

Un discours inhabituel

Car ces mots, ce sont ceux que veut entendre Tommy Hanson, un des premiers élus SD de Södertälje. «Ceux qui continuent de vivre selon la charia ou ne respectent pas les lois ne sont pas les bienvenus, martèle-t-il. Notre concept, c’est l’open swedishness: nous n’avons rien contre les étrangers, tant qu’ils adoptent notre mode de vie.» Andreas Birgersson, un jeune cadre du parti, abonde dans son sens: selon lui, 22% des 30 000 adhérents des SD ne sont pas d’ascendance suédoise. Ce qu’il refuse, ce sont les ghettos: «Dans les écoles des quartiers de Ronna ou Igelsta, les professeurs comme les élèves parlent arabe, 95% des habitants sont des migrants. Ce n’est plus la Suède! Je me fous d’où viennent les gens, à quoi ils ressemblent, mais quand ils arrivent en masse avec la même culture, la société change, et ça ne me plaît pas.»

A Södertälje, les autres partis voient avec inquiétude la montée de ce discours, assez inhabituel dans un pays où l’on n’ose guère proférer d’opinions tranchées. Voilà trente ans que les sociaux-démocrates dirigent Södertälje, et même un siècle que ce parti est le premier de Suède. Pour Elof Hansjons, adjoint au maire de Södertälje, l’arrivée au pouvoir des SD serait dangereuse pour son pays. A cause des valeurs qu’ils défendent, mais aussi au vu de «l’amateurisme» de ses élus. «A Södertälje, comme dans tout le pays, ce parti a du mal à recruter, constate-t-il. Alors beaucoup quittent leur mandat une fois élus. Ceux qui restent ne préparent pas les réunions, font des propositions sans le budget qui va avec. Les SD nous reprochent souvent de ne pas travailler avec eux, mais comment voulez-vous le faire dans ces conditions!»

Sur la route entre Södertälje et Nykvarn, les croix gammées qui fleurissent sur les portraits de Jimmie Åkesson rappellent qu’une autre ombre plane sur les SD: celle du nazisme. Lorsque ce mot est prononcé, Matts, à Nykvarn, s’insurge: «Les autres partis disent qu’il ne faut pas nous parler car nous serions des racistes, des nazis. Mais quand je vais aux meetings, je ne vois que des gens simples, sympas, des gens comme moi. Ce ne sont pas les diables que l’on essaie de dépeindre.» A l’Université de Stockholm, le discours de Jens Rydgren est moins indulgent: «Parmi les fondateurs du parti, à la fin des années 1980, il y avait un vétéran qui avait été volontaire pour rejoindre les SS en Allemagne. Pendant les années 1990, les SD ont gardé des liens étroits avec la mouvance néonazie. Aujourd’hui, concède-t-il, ils travaillent dur pour améliorer cette image, et tous les élus qui dérapent sont expulsés. C’est un parti en voie de normalisation, mais ce n’est pas encore un parti comme les autres.»

Ce passé, et le manque de sérieux de nombreux élus, ont fait que les représentants locaux des grands partis refusent de travailler avec les SD, qui ne dirigent aucun exécutif. Une seule expérience à Hässleholm, dans le sud du pays, s’est soldée par la démission du maire au bout de quelques semaines. Mais pour Lars Andersson, bras droit de Jimmie Åkesson, cet ostracisme va bientôt céder sous le poids des bulletins de vote: «Tous les jours je discute avec nos concurrents, dans tout le pays. Ils se rendent compte que cela ne peut plus durer. Nous allons enfin gérer des communes après les élections, prédit-il, et ce sera un grand changement.» L’objectif – devenir un parti comme les autres – est répété de façon subliminale dans certaines affiches électorales des SD qui montrent des Suédois lambda, de face, souriants, sans slogan. Impossible de faire plus neutre, et plus consensuel.

S'allier ou pas

Ce cordon sanitaire – pour reprendre l’expression appliquée au Front national – tiendra-t-il au Riksdag, le parlement suédois? C’est finalement la grande inconnue de ces élections. «Que les SD obtiennent 20% ou 25% ne change pas grand-chose, estime Anders Lindberg, journaliste politique au quotidien Aftonbladet. Ils ne pourront pas gouverner seuls et la gauche comme la droite peuvent parfaitement former un gouvernement minoritaire, comme celui dirigé aujourd’hui par Stefan Löfven…» Une réalité qui laisse pourtant de marbre Jimmie Åkesson: «On peut peser sur le gouvernement sans y participer, assure-t-il en réponse au Temps. Nous allons peut-être devenir le plus grand parti de Suède dans deux semaines et plus personne ne pourra nous ignorer. Pour nous, la Suède doit changer de cap, et aller dans la bonne direction. Qui sera à la manœuvre? Ce n’est pas le plus important.»

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