Du haut de sa chaire de sociologie, Ildous Iarouline n’avait jamais rien vu de pareil. Professeur à l’Université de Khabarovsk, ce doyen des sciences politiques observe depuis près d’un mois les inédites protestations qui secouent cette grande ville de l’Extrême-Orient russe. Samedi, quelque 20 000 habitants se sont à nouveau rassemblés, à la fois pour soutenir leur ex-gouverneur régional, Sergueï Fourgal, soudainement arrêté et, plus largement, pour protester contre le régime de Vladimir Poutine.

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Des manifestations sans précédent. «Ces foules sont très bigarrées. Au fil des semaines, leur composition évolue: les jeunes et les plus âgés sont les plus mobilisés; les autres rejoignent le mouvement quand ils peuvent mais, tout en soutenant plus ou moins, hésitent à s’investir davantage, analyse Ildous Iarouline, 65 ans, dont une quarantaine passée à Khabarovsk. Les autorités ne s’attendaient pas à une protestation de telle ampleur. Même en cas d’essoufflement du mouvement, la lame de fond est là pour durer.»

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Depuis deux ans, dans cette cité frontalière de la Chine sur les bords du fleuve Amour, le ras-le-bol montait parmi les quelque 600 000 habitants: baisse des revenus, exaspération contre l’emprise de Moscou sur la région, lassitude face aux mensonges du pouvoir… «Sur fond de difficultés socio-économiques, le choc de l’arrestation du gouverneur a été le catalyseur de ces colères et frustrations», insiste Ildous Iarouline. Mais, selon le sociologue, il ne s’agit pas d’une simple réaction épidermique: «Les manifestants de Khabarovsk sont fiers de se retrouver au centre de l’actualité politique nationale. C’est une nouvelle étape dans un mouvement profond qui, ici et là, émerge en Russie. Après les manifestations à Arkhangelsk contre une usine de déchets, à Ekaterinbourg contre la construction d’une cathédrale, à Moscou contre des élections locales sans opposition, émerge une nouvelle société civile. Elle ne veut plus du système paternaliste imposé par le Kremlin.»

Plus populaire que Poutine

Les slogans de la foule ce week-end en disent long sur cette détermination. «Liberté», «Fourgal à la maison!», scandaient les manifestants au fil d’une marche devenue rituel du samedi depuis l’incarcération du gouverneur, le 9 juillet. Ce jour-là, Sergueï Fourgal a été brutalement arrêté devant son domicile et envoyé à Moscou. Il se retrouve accusé de meurtres dans une affaire vieille de quinze ans.

Médecin devenu homme d’affaires puis député, il avait accepté en 2018 d’être un «candidat technique» à l’élection du gouverneur pour faire de la figuration face au favori soutenu par le parti du Kremlin. Elu à 70% à la surprise générale, il a depuis mené de vraies politiques et prouvé sa marge d’autonomie vis-à-vis de Moscou. Il a remanié l’administration locale et réduit son salaire. Dans les écoles, il a réorganisé les cantines et assuré des menus gratuits pour tous les enfants. Il a lancé des enquêtes pour corruption contre les autorités locales accusées d’arnaques lors de la répartition de nouveaux logements. Il n’a pas ménagé son temps pour parcourir la région et être à l’écoute des problèmes de tous. Parmi les manifestants, chacun a une histoire à raconter sur ce «gouverneur du peuple», réputé plus populaire que Vladimir Poutine. Ils expliquent qu’ils poursuivront leur mouvement jusqu’à ce que Sergueï Fourgal, désormais en détention provisoire à Moscou, revienne à Khabarovsk.

Mais, à plus de 6000 km et près de huit heures d’avion à l’est de Moscou, slogans et propos dépassent vite le cas du gouverneur. «Tout le pays soutient Fourgal», «Nous sommes ici le pouvoir», «Pays, réveille-toi», «La Russie sera libre», criait en chœur samedi la foule malgré la chaleur et la pluie diluvienne. Les pieds dans l’eau, mouillés jusqu’aux os, les manifestants ne protestent pas contre les défaillances des trottoirs et des canalisations urbaines. L’heure est à la grande politique, et la cible directement pointée: Vladimir Poutine. «Vingt ans: nous n’avons plus confiance», protestent les rebelles, allusion aux deux décennies au pouvoir du maître du Kremlin. Ils enchaînent: «Tsar, va-t’en», «Papa, pars» et même «Poutine, démission».

Certains de ces slogans sont récurrents dans les petites manifestations de l’opposition libérale à Moscou. Mais, en région, une telle protestation contre le président est rarissime. Les télévisions publiques, nationales comme locales, ne s’en font d’ailleurs pas l’écho. «Honte», scande la foule lorsqu’elle passe devant le siège de la principale chaîne régionale. Le parachutage d’un jeune gouverneur par intérim pour remplacer Sergueï Fourgal n’a fait qu’exacerber la colère: Mikhaïl Degtiarev n’était jamais venu par le passé à Khabarovsk, n’est toujours pas allé à la rencontre des manifestants et les a accusés d’être manipulés par l’étranger.

Un Extrême-Orient «oublié et volé»

«Nous sommes là pour soutenir Fourgal. Mais surtout pour protester contre toutes les injustices du système politique», confient, blottis sous un parapluie, Maria et Denis, 27 et 30 ans, tous deux docteurs dans un hôpital public. Par précaution, ils préfèrent ne pas donner leur nom de famille. Voix calme mais ton déterminé, Marie prévient: «L’arrestation du gouverneur a été une étincelle. Elle a permis une prise de conscience de problèmes nationaux devenus évidents. L’incendie peut faire des ravages…»

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Elle insiste sur la spécificité de la colère dans l’Extrême-Orient russe qui, depuis longtemps, se sent «oublié et volé» par Moscou. «La capitale nous prend toutes nos richesses puis nous lâche des subventions en échange. Maintenant, le Kremlin nous prend notre gouverneur», pestent Tania et Denis, 44 et 43 ans, comptable et ingénieur électrique. Le couple demande aussi l’anonymat. «Les autorités et leurs médias affirment que nous sommes quelques centaines seulement à manifester. Nous en avons marre des mensonges et manipulations de Moscou et de ses marionnettes ici», proteste Tania. Pour elle comme pour la majorité des manifestants, une chose est sûre: l’inédite contestation de Khabarovsk veut remettre en cause les certitudes du Kremlin.