Le moment de vérité. Difficile de ne pas utiliser des superlatifs pour décrire les enjeux de la 74e Assemblée mondiale de la santé (AMS, instance suprême de décision de l’OMS) qui s’est ouverte en mode virtuel lundi et qui s’achèvera le 1er juin. Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres l’a martelé: «Le Covid-19 doit être un tournant. […] Le monde a besoin d’un engagement politique au plus haut niveau pour transformer le système existant.» Le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel ont été les premiers à insister sur la nécessité de renforcer l’OMS lors d’une AMS que le patron de l’agence onusienne, Tedros Adhanom Ghebreyesus, considère comme «l’une des AMS les plus importantes de l’histoire de l’OMS».

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La planète vit depuis bientôt un an et demi la pire crise sanitaire depuis la grippe espagnole de 1918. Une catastrophe «qui aurait pu être évitée», à en croire le Groupe indépendant sur la préparation et la riposte à la pandémie institué par l’AMS l’an dernier et présidé par l’ex-première ministre néo-zélandaise Helen Clark et l’ex-présidente du Liberia Ellen Johnson Sirleaf.

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Huit millions de morts

Officiellement, le Covid-19 a causé la mort de 3,4 millions de personnes et infecté plus de 165 millions d’individus. Vendredi toutefois, l’Organisation mondiale de la santé estime que la pandémie pourrait avoir causé beaucoup plus de décès, entre 6 à 8 millions au total. Si des signaux positifs se font jour grâce à une vaccination qui avance au pas de charge dans les pays riches, mais lentement dans les pays à faible et à moyen revenu, le constat est pourtant clair: «La pandémie est loin d’être terminée et la riposte globale est dans une phase critique», relève l’OMS qui déplore que les inégalités en termes d’accès aux vaccins sapent la capacité du monde à mettre fin au Covid-19. «Plus de 75% de toutes les doses de vaccins ont été utilisées dans seulement dix pays; les pays à bas revenu n’en ont eu droit qu’à moins d’un demi-pour cent», constate amèrement l’agence onusienne.

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L’OMS est au cœur des interrogations sur l’aptitude future du monde à répondre de façon beaucoup plus efficace à la prochaine crise sanitaire d’envergure. Au cours de la pandémie, l’agence onusienne a montré la place centrale qu’elle occupe dans le monde de la santé globale. Mais elle a aussi révélé ses faiblesses parfois criantes. D’où l’appel unanime de nombre d’Etats membres de l’OMS à réformer l’organisation en profondeur. Voici quelques jours, le rapport du Groupe indépendant sur la préparation et la riposte à la pandémie a enfoncé le clou: l’OMS doit entreprendre des changements très audacieux. Elle n’a pas su tirer la sonnette d’alarme suffisamment tôt, notamment en vertu du principe de précaution. Le partage d’informations entre les Etats et les différentes instances de l’OMS n’était pas «digne du XXIe siècle».

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Traité sur les pandémies

Un projet de résolution de 12 pages âprement négocié la semaine dernière sera soumis au consensus de l’AMS mardi déjà. C’est un catalogue de mesures qui sont toutefois largement en deçà de ce que prône le Groupe indépendant. L’une des idées est d’instaurer une revue par les pairs, un examen périodique universel de l’état de préparation de chaque Etat. Mais aussi de lancer un vaste processus pour créer à terme un Traité international sur les pandémies auquel ont récemment appelé de leurs vœux 26 Etats dont la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Afrique du Sud, voire la Suisse. Un tel traité offrirait un cadre pour dépasser les nationalismes, pour mieux partager les informations pertinentes et la technologie pour produire des traitements thérapeutiques et des vaccins. «Il s’agirait de créer une convention-cadre comme celle (la seule) que l’OMS a adoptée pour le tabac», relève Michel Kazatchkine, membre du Groupe indépendant. «Une convention-cadre, poursuit-il, offre une grande flexibilité en termes de négociations.» Un diplomate occidental favorable à un tel traité ne cache pas la difficulté du processus. «Ce sera très difficile. Plusieurs Etats ont des sérieuses réserves.»

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Présidente du Global Health Centre de l’Institut de hautes études internationales et du développement, Ilona Kickbusch nourrit des craintes: «La géopolitique du moment n’est pas favorable à un consensus. Après le SRAS, H1N1 et Ebola, c’était moins difficile. Au sujet d’un possible traité, c’est très compliqué.» Les Etats-Unis souhaitent que les négociations sur un tel traité ne se déroulent pas à Genève, mais à New York, notamment à l’Assemblée générale de l’ONU. Un danger pour Genève? «Aller à New York pour négocier un traité ou d’autres réformes peut sembler politiquement plus sérieux. Mais cela ferait sens dans un système multilatéral qui fonctionne bien. Or à New York, les blocages ne manquent pas. C’est une illusion de croire que tout serait plus facile.» Washington ne serait toutefois pas à même de tout bloquer et un début de processus pourrait commencer en novembre à l’AMS. L’Afrique appuie l’avènement d’un traité, la Russie ne souhaite pas la moindre contrainte. Quant à l’Europe, elle est aussi favorable à un traité, mais elle est entre le marteau et l’enclume. Pour Michel Kazatchkine, une Assemblée générale de l’ONU qui prendrait la main pour avancer en matière de coopération dans la santé globale serait un signal fort.

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Financement rachitique

Les 194 Etats membres de l’OMS devront aussi s’atteler à la récurrente question du financement de l’organisation, le talon d’Achille de l’institution et une cause majeure de sa faiblesse institutionnelle. 84% de son financement proviennent de contributions dites volontaires souvent consacrées à des projets précis. Les 16% restants sont des contributions obligatoires imposées aux Etats qui ne permettent pas d’élaborer un budget solide. L’Allemagne et la France vont insister pour renforcer l’OMS. Mais plusieurs pays vont mettre les pieds au mur.

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Pour Michel Kazatchkine, la 74e AMS doit être l’occasion de redonner la responsabilité de la gouvernance de l’OMS aux Etats membres, ce d’autant qu’ils ne l’ont pas vraiment assumée jusqu’ici. Pour rappel, le Conseil exécutif de l’OMS ne s’est réuni que le 20 octobre 2020 alors que la planète était en pleine pandémie. Le patron de l’OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus aurait lui aussi pu être plus entreprenant. «L’AMS sera l’occasion, ajoute-t-il, de rendre le secrétariat de l’organisation redevable envers ses membres, mais aussi de se défaire de la mentalité Nord-Sud. Il faut saisir cette opportunité de l’AMS. La santé globale n’est pas de l’aide au développement. Il faut abandonner ce paternalisme qui ne correspond d’ailleurs plus à l’ordre du monde actuel.»

Il reste enfin un point crucial: où va l’OMS et que veut-elle atteindre au cours de l’année à venir face au Covid-19? Michel Kazatchkine s’interroge: «Il faut impérativement une stratégie. Que veut l’OMS? Eradiquer le Covid-19 ou déclarer la fin de la maladie une fois qu’elle n’est plus une menace aiguë de santé publique à l’image du sida? Or on ne sait pas. C’est pourtant le travail de l’OMS.»