Nouvelles frontières

L’histoire édifiante de Chen

En ces temps de commémorations – jusqu’à la nausée – des grands conflits passés, il est inutile d’insister sur l’importance de l’interprétation historique comme ciment de l’identité des peuples. De passage à Taïwan, il m’a pourtant été donné d’observer à quel point la façon d’enseigner cette matière peut changer du tout au tout notre vision politique du monde. Et cela en très peu de temps. En voici un exemple: Chen a 18 ans, il est né dans une famille Kuomintang, le parti nationaliste. A Taïwan, c’est le parti dirigeant depuis 1945, avec une parenthèse de 2000 à 2008, lorsqu’un parti d’opposition (DPP) s’empara de la présidence.

Le grand-père de Chen était colonel dans l’armée du Kuomintang. Il se réfugia sur l’île, comme deux millions de Chinois, lors de la défaite de ses troupes face aux communistes en 1949. Sa mère est médaillée du Kuomintang, son père est capitaine à l’armée, tous deux sont membres du parti. Petit, Chen était naturellement acquis à la cause d’un parti dont le programme prône toujours l’idée d’une seule Chine à laquelle doit se rattacher l’île de Taïwan.

Aujourd’hui, pourtant, Chen est farouchement anti-Kuomintang et pro-indépendance. Son frère a suivi le même chemin. Dans sa classe, assure-t-il, presque tout le monde pense désormais comme lui. Que s’est-il passé? A l’école primaire, explique Chen, il apprenait qu’il était un Chinois et seule l’histoire de la Chine était enseignée, sur le mode traditionnel. Son entrée à l’école secondaire coïncide avec un changement des manuels scolaires. Sous l’influence du parti indépendantiste alors au pouvoir, les cours d’histoire vont se focaliser sur l’histoire de l’île et l’histoire mondiale plutôt que de la Chine.

Pour Chen, c’est un choc. Loin d’être linéaire et harmonieuse dans un grand ensemble chinois, il découvre que l’histoire de Taïwan est celle d’un territoire dont sont originaires les populations austronésiennes et qui fut l’objet d’une succession d’épisodes coloniaux ayant forgé son caractère aujourd’hui tout à fait spécifique. Les Hollandais sont passés par là, puis des rebelles chinois, puis l’empire des Qing, puis les Japonais et enfin les restes défaits de l’armée de la République de Chine.

Les ancêtres de Chen viennent de Chine continentale. Mais quand on lui demande s’il se sent Chinois, il réfléchit, pour formuler cette réponse: «Peut-être que je me sens Chinois de la même manière qu’un Américain peut se sentir Européen.» Il ne voit donc pas pourquoi Taïwan ne pourrait pas pleinement revendiquer son indépendance, tout comme les anciennes colonies européennes l’ont fait et obtenu.

Le pouvoir de l’histoire à Taïwan – et en Chine – est magistralement mis en scène au Musée national du Palais de Taipei. Lors de leur fuite, les nationalistes ont emmené dans leurs bagages – au cours d’un périple fascinant – l’essentiel des collections impériales et une partie des archives dynastiques, le plus grand corpus historique au monde. Dans une salle consacrée aux «archives secrètes», le musée expose actuellement deux documents datant du XVIIIe siècle. Le premier relate la reconquête ponctuée de massacres de la région du Guizhou dont la population miao s’était une nouvelle fois révoltée contre l’empire. Le second document est un rapport d’inspection d’un émissaire de Pékin sur l’île de Taïwan. On y découvre le détail de l’administration locale, retranchée derrière ses murailles, et une description méticuleuse des mœurs des populations «sauvages».

A la lecture de ces documents, on mesure à quel point l’histoire de l’empire chinois, et de son extension territoriale, peut être comparée aux entreprises coloniales des empires européens. La différence principale étant que, du côté chinois, la conquête est guidée par un Etat central alors que du côté européen on a davantage affaire à des aventuriers. C’est du moins une interprétation possible et que suggère l’exposition. Elle est aux antipodes de l’histoire telle qu’elle est enseignée en Chine, toujours fondée sur la version impériale, donc expurgée, et qui participe puissamment de l’illusion d’un espace chinois permanent et pacifique depuis 3000 ans. Un récit que Chen, et de plus en plus de Taïwanais, ne sont plus prêts à entendre.

«Peut-être que je me sens Chinois de la même manière qu’un Américain peut se sentir Européen»