Elle est là, à chacun des déplacements du président américain, fermement reliée au poignet d’un militaire. La mallette nucléaire. Ou nuclear football, en anglais. Objet fantasmé, au cœur des intrigues les plus folles, cet attaché-case en cuir noir et intérieur en aluminium suscite un net regain d’attention depuis l’escalade verbale entre Donald Trump et le leader nord-coréen Kim Jong-un, sur fond de tirs de missiles balistiques orchestrés par Pyongyang. Et pour cause: c’est la mallette qui permet en tout temps au président de déclencher des frappes nucléaires.

Un livre noir et un biscuit

L’objet, en fait une mallette Zero Halliburton recouverte de cuir, pèse une vingtaine de kilos. Son surnom, «football», lui vient, comme l’a relaté l’ancien secrétaire à la Défense (sous les présidences Kennedy et Johnson), Robert McNamara, du premier plan secret de frappe nucléaire qui répondait au nom de code «Drop Kick», un terme qui renvoie à un geste technique utilisé en football américain.

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A l’intérieur, on y trouve quatre éléments, précise Bill Gulley, ex-directeur du Bureau militaire de la Maison-Blanche, dans son livre Breaking Cover. Le Black Book, en version complète (75 pages) et en version simplifiée façon BD, qui explique les différentes options de frappes nucléaires possibles (choix des armes et choix des cibles); une liste des bunkers sécurisés où peut s’abriter la famille présidentielle, et les instructions, sur 10 pages, pour déclencher la procédure d’urgence. Sans oublier le biscuit: il s’agit de la petite carte plastifiée comprenant un code d’authentification généré par la NSA, qui permet au Pentagone, en cas d’ordre de lancement, de vérifier que la demande a bien été faite par le président. Le biscuit est d’ailleurs souvent hors de la mallette: le président peut le porter sur lui.

Pas de trace, donc, de gros bouton rouge qui déclencherait immédiatement le feu nucléaire, comme imaginé par beaucoup. Ces «codes nucléaires», appelés aussi Gold Codes, permettent d’abord de confirmer l’intention du président, et c’est ensuite au Centre de commandement du Pentagone d’enclencher la procédure. Tout peut aller très, très vite. Dans une étonnante interview accordée à CBS News en septembre 2016, le capitaine du sous-marin nucléaire USS Kentucky s’est montré très précis: le code transmis par le président correspond en fait à la combinaison d’un coffre-fort situé dans le sous-marin. A l’intérieur, la clé qui permettrait d’actionner les missiles à bord.

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Depuis John F. Kennedy

La présence d’une petite antenne, que l’on voit parfois surgir de la mallette au look plutôt archaïque, suggère la présence d’un système de communication sophistiqué et sécurisé, mais Bill Gulley n’en fait pas état dans son livre. Voilà un des mystères de la mallette. Dans les rangs de l’armée, beaucoup de plaisanteries circulent à son propos. Un ancien conseiller militaire de Bill Clinton a, par exemple, comparé le manuel simplifié des différentes options de frappes nucléaires à un «menu de fast-food».

La toute première photo montrant l’intrigante mallette remonte au 10 mai 1963. Elle a été prise dans la propriété familiale des Kennedy, dans le Massachusetts. La mallette aurait fait son apparition après la crise des missiles de Cuba, en 1962, John F. Kennedy étant soucieux que l’ordre de frappes nucléaires ne puisse émaner que du président et se faire rapidement, sans procédure complexe. Si l’on en croit l’expert nucléaire Bruce G. Blair, le code de lancement des missiles nucléaires était, de 1962 à 1977, simplement composé de huit zéros. Le professeur l’a dévoilé en 2004, dans un article intitulé Keeping Presidents in the Nuclear Dark. La préoccupation de pouvoir réagir dans l’urgence l’emportait visiblement sur toute considération sécuritaire. Aujourd’hui, les codes à disposition du président, et qui permettent ensuite au Pentagone de lancer des missiles, sont non seulement générés automatiquement par la NSA, mais figurent également, sur le biscuit, parmi d’autres séries de chiffres. Le président doit donc savoir à quel endroit exactement se trouve son code. Une précaution de plus en cas de vol de la carte.

Oublié au pressing

L’attaché-case, dont le fonctionnement exact ne sera jamais révélé en détail – secret défense oblige –, véhicule son lot d’anecdotes. Bill Clinton aurait égaré le biscuit pendant plusieurs mois, en 2000, raconte le général Hugh Shelton dans ses mémoires. Le lieutenant-colonel Robert Patterson, un des porteurs de la fameuse mallette, situe, dans son propre livre, l’épisode en 1998, en pleine affaire Monica Lewinsky. Les présidents Gerald Ford et Jimmy Carter l’auraient tous deux oublié dans un costume parti au pressing.

Le porteur de mallette – ils sont cinq à se relayer –, subit des tests psychologiques et des contrôles de sécurité très poussés. Il est censé suivre le président partout. Il prend les mêmes avions, hélicoptères et ascenseurs, loge au même étage dans les hôtels, et ne lâche jamais l’objet, même quand il va communier. Mais en mars 1981, après la tentative d’assassinat de Ronald Reagan, le militaire chargé de cette mission n’a pas pu monter dans l’ambulance. Il a rapidement rejoint le président à l’hôpital, et, une fois sur place, a réalisé que le biscuit avait disparu. La petite carte a finalement été retrouvée dans une des chaussures du président, dans la salle d’opération. D’autres variantes assurent qu’elle avait déjà fini sa course dans une poubelle.

Contourner les ordres de Richard Nixon

Sous l’ère Trump, c’est un homme d’affaires, Richard DeAgazio, présent à Mar-a-Lago – le club privé du président en Floride –, qui a semé la panique dans les rangs du Secret Service. Lors d’un dîner que le couple présidentiel américain donnait en l’honneur du premier ministre japonais Shinzo Abe et de sa femme, il a commis l’imprudence de poster sur Facebook une photo de lui avec un certain Rick. «Voilà Rick. Il porte la mallette nucléaire», écrivait-il, en février. Son compte Facebook a été supprimé depuis.

Au final, le président a bien le pouvoir de déclencher une frappe nucléaire et de mettre la vie de millions de personnes en danger. Le général John Hyten, chef du Commandement stratégique de l’armée américaine, vient toutefois de relativiser cette toute-puissance en assurant qu’il s’opposerait à un «ordre illégal» de Donald Trump. La question a récemment fait l’objet d’un débat nourri au Congrès, le premier sur le «bouton nucléaire» depuis 1976. En clair, il y a toujours un deuxième homme dans la chaîne de commandement, en principe le ministre de la Défense, pour s’assurer que l’ordre émane bien du président, mais aussi qu’il est «légitime».

Pour la petite anecdote, en 1969, en pleine Guerre froide, l’armée avait rivalisé d’ingéniosité pour ne pas placer l’armement nucléaire en alerte maximale comme le voulait le président Richard Nixon. Cinq ans plus tard, alors que Nixon était rattrapé par le scandale du Watergate et noyait ses soucis dans l’alcool, c’est son ministre de la Défense, James Schlesinger, qui était discrètement intervenu pour que les potentiels ordres d’urgence, surtout concernant une attaque nucléaire, passent d’abord par le secrétaire d’Etat Henry Kissinger, ou lui-même.

Une ancienne mallette nucléaire trône aujourd’hui au Musée national de l’histoire américaine, à Washington. Vidée de son contenu, forcément.