Comme dans un concert, la séance a débuté avec les applaudissements de spectateurs impatients. Et de la même manière, ils ont salué la scène finale lors de laquelle un officier américain est poignardé par l'agent spécial, Polat Alemdar.

A l'image de cette séance de cinéma stanbouliote, La vallée des loups-Irak cartonne depuis sa sortie en salle au début du mois. Cette superproduction, la plus chère de l'histoire du cinéma turc (10 millions de dollars), a attiré plus de 730000 spectateurs le jour de sa sortie et devrait facilement passer la barre des 5 millions d'entrées, détrônant ainsi Gora, version turque de La guerre des étoiles.

Cette fois, le public plébiscite un Rambo à la turque du nom de Polat, jusqu'ici héros d'une série télévisée et membre de la mafia. Dans cette version grand écran, Polat se rend en Irak pour venger l'honneur de onze soldats turcs arrêtés par des GI et forcés de porter des sacs de jute sur la tête. Tout lien avec des faits réels y est totalement désiré car cette «affaire des sacs», qui s'est déroulée le 4 juillet 2003 dans la ville nord-irakienne de Souleymanieh, a contribué à détériorer les relations entre Ankara et Washington. L'humiliation y avait été suprême pour ce pays dont l'armée est l'institution la plus respectée. Sans surprise donc, les spectateurs frémissent à la vue de cette scène tout comme ils s'affaissent dans leur fauteuil devant les images de la prison d'Abou Ghraib et la reconstitution d'un autre fait réel, l'humiliation de prisonniers irakiens photographiés nus.

«Le succès de ce film repose sur le sentiment évident d'humiliation des Turcs», commente Fatma Gul Berktay, professeur de sciences politiques à l'université d'Istanbul. «Les jeunes qui vont voir ce film se sentent faibles et sans pouvoir. Il leur est aisé de s'identifier aux personnages, quitte à perdre le contact avec la réalité.»

Le général américain James Jones s'est inquiété la semaine dernière des effets de ce mélange sulfureux entre fiction et réalité tandis que l'ambassade américaine à Ankara, dans un rapport rendu le jour de la sortie du film, a critiqué le «très fort antiaméricanisme» de cette histoire dans laquelle «l'ensemble des personnages américains sont représentés comme des méchants». Destruction d'un minaret à coups de rockets, meurtres d'innocents, l'armée américaine en prend en effet pour son grade, sans parler du cynisme d'un médecin juif à la tête d'un trafic d'organes prélevés sur les cadavres de prisonniers.

Cela ne semblait toutefois pas déranger une partie de la classe politique à l'image du président de l'Assemblée nationale, Bulent Arinc, pour qui ce film est «tout simplement extraordinaire». Le ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, a quant à lui estimé que ce film n'affecterait pas les relations avec les Etats-Unis, «les Américains et les Européens produisant eux-mêmes ce genre de films». Reste que la sortie de La vallée des loups-Irak coïncide avec un climat d'extrême tension entre mondes musulman et chrétien et ne contribuera pas à l'alléger.