La communauté musulmane d'Espagne n'aurait pas pu rêver meilleur symbole. En 1492, l'ultime réduit islamique succombe face à la Reconquista: à Grenade, le roi Boabdil, de la dynastie nasride, doit céder l'Alhambra – l'un des sommets de l'art musulman – aux rois catholiques. Ce qui a paru impossible pendant cinq siècles est devenu réalité: une mosquée, grande et fastueuse, bâtie dans le style de l'époque, se dresse désormais sur les hauteurs de l'Albaicin, le quartier historique, faisant face aux murailles de l'Alhambra. Surtout, ce lieu de culte est inauguré ce jeudi en grande pompe, en présence de dignitaires tels que l'émir de Sharjab (Emirats arabes unis). Sans compter que la cérémonie sera retransmise par la chaîne de télévision Al-Jazira. Vendredi, en apothéose, quelque 400 invités seront conviés à la yuma, la première prière du midi, au cœur de la mosquée flambant neuve.

Pour parvenir à ériger le bâtiment sur un emplacement aussi emblématique, cela n'a pas été sans peine. D'autant qu'en Espagne, à l'exception de la mosquée de Madrid, les difficultés administratives, des résistances sociales et la mauvaise volonté politique ont jusqu'ici empêché que des lieux de culte musulmans dignes de ce nom voient le jour. Dans le cas de Grenade, l'initiative revient à des centaines de musulmans convertis – Espagnols dans leur immense majorité – installés dans la ville andalouse depuis le début des années 80. Pendant deux décennies, organisés en association, ils se sont démenés pour obtenir un financement de leur ambitieux projet qui, à leurs yeux, doit rappeler la grandeur d'«Al Andalus».

Leur mérite, c'est d'avoir refusé l'aide financière que le wahhabisme saoudien – une des branches les plus fondamentalistes de l'islam – est toujours disposé à fournir. Au final, ils sont parvenus à réunir 4 millions d'euros, en provenance de l'émir de Sharjab, de la Libye, du Maroc et de la Malaisie. De quoi financer l'érection de la mosquée. L'imam, Mohamed al-Kasbi, est issu du sud marocain et représenterait «la forme pure de l'islam», au dire du chef de cette communauté. Et ce dernier d'ajouter: «Nous allons prouver avec des actes que l'islam est positif pour la société et qu'il n'alimente pas la confrontation et la haine, comme certains aimeraient le faire croire.» Au fait, qu'en disent les autorités espagnoles? Madrid a dépêché sur place un ancien ambassadeur peu connu. Quant au couple royal, il a indiqué qu'il ne serait pas présent à la cérémonie, pour des raisons d'agenda…