On dit que ce jour-là, il était vraiment en colère. Non pas qu'il ait crié ou manifesté bruyamment sa mauvaise humeur – ce n'est pas son genre. Mais il se serait épanché un rien de plus que de coutume auprès d'amis norvégiens, après que le Comité Nobel eut décidé de remettre, en 1994, sa distinction au trio Yasser Arafat, Yitzhak Rabin et Shimon Peres. «Ne suis-je pas comparable à Peres?» aurait laissé échapper Mahmoud Abbas (alias Abou Mazen).

Avec raison: c'est bien lui qui, deux ans plus tôt, avait été l'un des principaux artisans du démarrage du processus d'Oslo, côté palestinien. Et ce n'était pas-là sa première tentative. Dès 1974, il avait ouvert la voie des contacts secrets avec des personnalités de la gauche israélienne. Dans le grand public, cependant, peu nombreux sont ceux qui ont même entendu son nom. Toute la place est prise par l'homme au keffieh. Les complets ternes de Mahmoud Abbas semblent invisibles derrière la vareuse kaki de celui qui capte toute la lumière des projecteurs.

Cette déconvenue norvégienne ne l'aura pas arrêté, toutefois. Lors de l'assassinat de Yitzhak Rabin, une année plus tard, Mahmoud Abbas venait de finaliser (quatre jours auparavant) un accord de paix définitif avec un autre Israélien, Yossi Beilin. A l'époque, le document Mazen-Beilin était le plus abouti jamais rédigé par les deux peuples ennemis. Il deviendra caduc avec le choc produit par la disparition de Rabin, puis par la poursuite de la colonisation israélienne dans les territoires occupés. Yossi Beilin reprendra le travail par la suite, donnant corps à ce qui deviendra l'Initiative de Genève.

Même homme, même période et sans doute une même colère. Nous sommes à Safed, une petite ville aujourd'hui israélienne, nichée sur les hauteurs de la Galilée. C'est là qu'Abou Mazen décide de se rendre à l'automne 1994, à peine revenu de près de quatre décennies d'exil. Même discrétion, aussi. Aux côtés de son garde du corps et de son chauffeur, c'est en secret que le Palestinien a revu le lieu de son enfance, d'où la progression de l'armée juive l'avait chassé avec sa famille alors qu'il avait 13 ans. Face à ce qui avait été sa maison, à l'ombre des mosquées restées intactes, Abou Mazen se serait promis de tout faire pour mettre un terme à la tragédie que vit son peuple depuis lors.

A la fois homme de paix et de conviction. Eteint dans ses complets gris, peu à l'aise dans le discours mais ne refusant pas, lorsqu'il le faut, de prendre ses responsabilités. C'est dans ce double rôle qu'on a pu le voir tout au long de la campagne expresse qui l'a amené à devenir le successeur de Yasser Arafat. A Gaza, ou à Jénine, dans le nord de la Cisjordanie, les miliciens radicaux ont porté en triomphe cette sorte d'apparatchik à lunettes. Jénine, ce sont les terres des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa et de leur jeune chef local, Zakaria Zubeidi, pour l'instant encore miraculé des assassinats ciblés israéliens. Il y a quelques jours, Abou Mazen appelait publiquement à la reconnaissance de «ces combattants de la liberté». Mais en secret – toujours le secret – il achetait dit-on leur reconversion, en monnayant 100 000 dollars leur intégration dans les services de sécurité palestiniens.

C'est en 1958 que Mahmoud Abbas rencontre Yasser Arafat. Le premier est exilé à Damas, où il a obtenu un diplôme en droit à l'université qu'il complétera, à Moscou, d'un doctorat en histoire. C'est sous l'impulsion du second qu'il participera aux réunions qui proclameront la naissance du Fatah. C'est aussi Abou Ammar (Yasser Arafat) qui instituera l'usage des noms de guerre. Mahmoud Abbas devient Abou Mazen. Mais à l'inverse d'autres compagnons, il ne jouera qu'un rôle administratif et financier au sein du mouvement de libération palestinien.

Au Qatar où il finit par s'installer, Mahmoud Abbas fait rapidement fortune. Il possède plusieurs résidences familiales à Ramallah, à Gaza, à Amman, la capitale jordanienne, dans les Emirats arabes unis. Lorsque les Palestiniens évoquent la richesse et la corruption qui règnent depuis toujours au sein de l'Autorité palestinienne, son nom n'apparaît jamais en première ligne. Mais il n'est pas considéré comme un cas à part.

Etait-ce de nouveau un coup de colère? S'agissait-il de répondre au mieux à l'engagement qu'il avait pris à Safed presque une décennie plus tôt? Alors qu'Abbas était devenu pratiquement invisible depuis le début de l'Intifada (septembre 2000), il se démarque publiquement du cours qu'a pris l'insurrection palestinienne en dénonçant sa «militarisation». Israéliens et Américains sont à l'affût, tentant de justifier la diabolisation à outrance d'un Yasser Arafat qu'ils ont proclamé «hors jeu». Les Européens s'engouffrent dans la brèche: ils parviennent à faire accepter au président palestinien de céder une partie de ses prérogatives en créant un poste de premier ministre et en l'offrant à Mahmoud Abbas.

C'est lui, l'homme de l'ombre, qui sera sur les photos au sommet d'Aqaba, le 4 juin 2003, aux côtés de George Bush, d'Ariel Sharon et du roi Abdallah de Jordanie. Le Palestinien n'évoque pas le sort du président Arafat reclus dans sa Mouqataa en ruine, à Ramallah. Il ne dit mot des réfugiés palestiniens ou du statut de Jérusalem. Mais il affirme: «L'intifada armée doit prendre fin et nous devons utiliser des moyens pacifiques pour mettre un terme à l'occupation et aux souffrances des Palestiniens et des Israéliens.» Parmi d'autres, la réaction du Hamas ne se fait pas attendre: «Monsieur Abbas continue à capituler devant les pressions des Etats-Unis et d'Israël. Nous continuerons notre résistance jusqu'à l'accomplissement de nos buts. Croyez-moi, nous n'abandonnerons pas un centimètre de Palestine», déclare son porte-parole Abdelaziz Rantisi, assassiné depuis lors par les Israéliens.

Mahmoud Abbas ne tiendra pas quatre mois à son poste. Alors que ses déclarations conciliantes réclamaient une contrepartie rapide de la part d'Israël, il ne voit rien venir. Yasser Arafat lui mène la vie dure dès qu'il tente de toucher aux services de sécurité, sur lesquels le raïs a établi une bonne part de son pouvoir chancelant. Le premier ministre démissionne le 6 septembre, le jour même où l'armée israélienne tentait de tuer le fondateur du Hamas, cheikh Ahmed Yassine. Abou Mazen retournait dans l'ombre.

Il aura fallu attendre l'agonie du raïs pour qu'il en ressorte, après un an de pénitence. Trois personnalités (avec Ahmed Qoreï, le nouveau premier ministre, et

Rawhi Fattouh, président du Conseil législatif) n'étaient pas de trop pour assurer la succession. Investi désormais d'une légitimité démocratique, devenu l'homme en qui toute une région place ses espoirs contradictoires, Abou Mazen est devenu raïs. Il n'est plus dans l'ombre, mais entre le marteau et l'enclume.