Les années rouges

De l’homme nouveau de Mao à la junte militaire

Durant une décennie, le Grand Timonier de Chine va imposer sa volonté à coups de purges qui plongeront le pays dans la guerre civile, 
avant que l’armée n’intervienne. 
Un gaspillage humain qui a traumatisé 
toute une génération. Deuxième épisode de notre série d’été

Le 16 mai 1966 naissait Janet Jackson, les Beach Boys sortaient Pet Sounds et les B-52 américains bombardaient le Viet-Minh. La pop californienne et les bombes du Vietnam deviendront des marqueurs générationnels de l’Occident.

Ce même 16 mai, à Pékin, était publié un document qui déclarait l’avènement de la Grande révolution culturelle prolétarienne. Passé inaperçu à l’époque, il sera suivi, le 1er juin, d’un éditorial du Quotidien du peuple, l’organe du parti communiste chinois, appelant à «balayer les monstres et les démons». La Révolution culturelle était cette fois en branle. Le retour de Mao Tsé-toung à Pékin, mi-juillet, après une baignade dans le Yang-tsé qui présageait sa reconquête du pouvoir, allait mettre le pays sens dessus dessous (lire LT du 04.07.2016).

Eliminer les révisionnistes

Le 18 août, du haut de la Porte de la Paix céleste, qui domine la place Tiananmen, au centre de Pékin, Mao présidait un premier rassemblement de milliers de Gardes rouges. Il les encourageait à éliminer les révisionnistes au sein du parti, à briser les «quatre vieilleries», toute forme de culture ancienne. La jeunesse, vêtue d’un uniforme militaire et d’un brassard rouge, se lance dès lors dans des ratonnades qui imposent le règne de la terreur. Le 25 août, humilié par ses étudiants, l’un des plus grands romanciers chinois du XXe siècle, Lao She, se jetait dans un des lacs artificiels de la capitale.

Fin septembre 1966, on dénombrait 1700 morts à Pékin. Au terme de la Révolution culturelle, dix ans plus tard, les historiens estiment que 1,5 à 2 millions de personnes avaient été exécutées ou acculées au suicide, 20 millions de jeunes avaient été forcés à travailler dans les campagnes, 200 millions de ruraux avaient souffert de malnutrition chronique et des centaines de millions de personnes avaient été victimes de luttes fratricides, c’est-à-dire l’ensemble de la population ou presque.

Les valeurs détruites

«La Révolution culturelle ce n’est pas tant une histoire de morts, relativise Frank Dikötter, historien à l’Université de Hongkong. Il y eut bien plus d’exécutions à la prise de pouvoir des communistes au début des années 1950. C’est d’abord l’histoire d’un traumatisme collectif. Les Chinois en ressortent brisés: on n’a plus foi en rien, les valeurs morales sont détruites, les liens de famille et d’amitiés sont ruinés.»

Pour asseoir son pouvoir et assurer son legs dans l’histoire du communisme, Mao Tsé-toung crée une nouvelle religion: le maoïsme. Il ne s’agit plus simplement d’éliminer les ennemis de classes ou de «laver leur cerveau». Ce travail était déjà fait par le parti. L’heure est à l’avènement de l’homme nouveau, un être coupé de ses racines culturelles, endoctriné pour ne plus succomber à la tentation des idées capitalistes, entièrement voué au culte de son nouveau dieu, Mao, et à l’apprentissage de sa bible, le Petit Livre rouge.

Furie iconoclaste

De 1966 à 1968, la furie iconoclaste des Gardes rouges se conjugue avec l’élimination des cadres du parti opposés, ou supposés l’être, à Mao et sa révolution. Durant ces «années rouges», les «masses révolutionnaires» ne vont pas tarder à entrer en collision, au gré des luttes de factions ou téléguidées par des potentats locaux qui règlent leurs comptes. La révolution glisse alors dans la guerre civile, les «petits généraux de Mao» s’entre-tuant dans les rues à l’aide de briques, de mitrailleuses ou de canons antiaériens.

Pour reprendre le contrôle du pays, à l’été 1968, Mao fait alors intervenir l’armée. Les hauts cadres du parti, purgés, sont remplacés par des responsables militaires au sein des comités révolutionnaires nouvellement mis en place. Durant ces «années noires», comme les appelle Frank Dikötter, la Chine se transforme en Etat-garnison: les écoles, les usines et le gouvernement, tout est dirigé par l’armée alors que les «jeunes instruits» sont envoyés à la campagne pour se faire rééduquer.

Mao incontesté

Mao ne tarde toutefois pas à se sentir menacé par les ambitions des militaires cette fois-ci. En 1971, il élimine Lin Biao, le généralissime et successeur désigné dont l’avion s’écrase en Mongolie alors qu’il tentait de fuir vers la Russie. Jusqu’à son dernier souffle, en 1976, le pouvoir du Grand Timonier restera dès lors incontesté.

Après les obsèques de Mao, sa femme, Jiang Qing, et trois de ses acolytes en charge de la propagande, sont arrêtés: la Bande des Quatre, comme on nomme désormais ce groupe, sera tenu comme principal responsable de la catastrophe provoquée par la Révolution culturelle. Dans un verdict qui sera prononcé par le parti en 1981, Mao Tsé-toung est jugé positivement pour 70% de ses actes et 30% négativement. «C’est le même pourcentage qui avait été retenu pour Staline au moment de sa mort», souligne Frank Dikötter.

Une génération sacrifiée

Quand se termine la Révolution culturelle? En 1969, lorsque l’armée prend le pouvoir? En 1972, quand Mao rencontre Richard Nixon, le leader du monde capitaliste, l’ennemi contre lequel il avait déclenché sa «révolution»? En 1976 comme le veut la chronologie officielle, avec la chute de la Bande des Quatre, un mois après la mort de Mao, une façon commode de désigner un bouc émissaire? Ou n’est-on toujours pas sorti en réalité de cette logique qui est d’abord celle d’une dictature? La seule certitude est qu’une génération entière a été sacrifiée, celle qui avait 20 ans à l’été 1966.


Chronologie

1949 Fondation 
de la République populaire 
de Chine.

1956 Rapport Khrouchtchev 
sur les crimes 
de Staline.

1958 Lancement 
par Mao 
du Grand Bond 
en avant, qui se soldera 
par la mort de 30 à 40 millions 
de personnes.

1966 Début de la Grande Révolution culturelle prolétarienne.

1968 Intervention 
de l’armée pour mettre un terme 
à la guerre civile.

1976 Mort de 
Mao Tsé-toung.

1981 Le Parti communiste conclut 
que la Révolution culturelle
 a été une «grave erreur» ayant entraîné 
«une catastrophe pour le pays 
et pour le peuple».


Episode précédent

Quand Mao disait: «Il est juste 
de se rebeller»

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