nucléaire

L’homme du projet 111 iranien

Mohsen Fakrizadeh est depuis plus de dix ans le patron invisible du programme militaire de Téhéran. Les experts de l’AIEA, qui entament ce lundi une nouvelle visite en Iran, n’ont jamais pu le rencontrer

Il est l’homme mystère du programme nucléaire de l’Iran. Le «patron» invisible du volet militaire de cette entreprise d’une grande opacité, au cœur des tensions au Moyen-Orient. Il s’appelle Mohsen Fakrizadeh. Il a 50 ans. Depuis plus de dix ans, ce spécialiste de physique nucléaire, par ailleurs général de brigade des pasdarans, le corps des Gardiens de la révolution qui forme l’ossature du pouvoir actuel en Iran, a coiffé toutes les structures successives chargées de l’élaboration d’une ogive nucléaire. Autant dire que son existence se déroule dans une grande clandestinité, puisque l’Iran nie farouchement vouloir se doter d’un tel engin.

Cheville ouvrière de la partie la plus sensible du programme nucléaire, Mohsen Fakrizadeh figure assurément en haut de la liste des «cibles» du Mossad, les renseignements israéliens, qui ont cherché ces dernières années à entraver le programme iranien en s’en prenant à ses «cerveaux», et en conduisant des actions de sabotage. Ce n’est, d’ailleurs, pas vraiment nouveau. Début 1981, l’Etat juif avait mené une politique similaire contre le programme nucléaire de Saddam Hussein, en Irak.

«Des scientifiques irakiens étaient kidnappés et disparaissaient; des explosions mystérieuses se produisaient», a raconté dans ses Mémoires Samuel Lewis, alors ambassadeur américain en poste en Israël. Les résultats de cette campagne furent manifestement jugés insuffisants du point de vue israélien, puisque le 6 juin 1981 le réacteur d’Osirak était détruit par un raid aérien dont, d’ailleurs, l’administration Reagan ne fut pas informée au préalable.

Quelle perception Mohsen Fakrizadeh peut-il avoir de la crise actuelle, à l’heure où les spéculations abondent sur une possible intervention militaire contre des sites nucléaires iraniens? Des experts occidentaux du dossier décrivent le personnage comme «un type coupé du monde extérieur, emmuré dans sa morgue, nourri de l’orgueil de tenir tête au «Grand Satan» [les Etats-Unis]». Certains soulignent qu’il est «placé sous haute surveillance», à la fois héros discret des réalisations scientifiques et prisonnier d’un système de pouvoir iranien de plus en plus militarisé.

Sa génération, c’est celle des puissants pasdarans, dont les réseaux et la vision du monde se sont forgés lors de l’effroyable boucherie que fut la guerre Iran-Irak, dans les années 1980, quand Bagdad était soutenu par les Occidentaux. C’est de cette époque que date la relance secrète du programme nucléaire iranien, interrompu après la révolution de 1979. Les dirigeants de la République islamique allaient lui donner, grâce à des aides clandestines pakistanaises, toutes les dimensions d’une quête de l’arme suprême, perçue comme la garantie ultime de la sauvegarde de l’Etat et du régime.

Mohsen Fakrizadeh est, depuis une décennie, l’insaisissable araignée au cœur de la toile nucléaire iranienne. Et nul n’a autant cherché à le rencontrer, pour une discussion approfondie, que Olli ­Heinonen, l’ancien chef des inspecteurs internationaux en Iran (de 2003 à 2010). De l’Université de Harvard, aux Etats-Unis, où il travaille désormais, l’expert finlandais nous explique par téléphone qu’«avoir accès au chef du programme est un must» si l’on veut faire toute la lumière sur les travaux iraniens.

Depuis des années, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), le bras de vérification des Nations unies, demande en vain à pouvoir contacter Mohsen Fakrizadeh. Olli Heinonen dit qu’il serait «très surpris» que la mission envoyée par l’agence en Iran, du 29 janvier au 1er février, ne se heurte pas à un même mur de refus. «Surtout, observe-t-il, depuis que le régime s’est mis à accuser l’AIEA d’avoir exposé ses scientifiques à une campagne d’assassinats» en les mentionnant dans ses rapports.

En septembre 2008, révèle l’ancien inspecteur en chef, «j’ai cru que j’allais le voir. Ce fut mon dernier voyage en Iran. J’ai demandé: «Où est-il?» On m’a répondu: «Il attend de pouvoir vous parler.» Aghazadeh [le chef de l’organisation atomique iranienne, le volet non secret du programme] pensait avoir aligné de bons entretiens pour moi. Mais quelqu’un y a coupé court.» Dans la galaxie du pouvoir iranien, certains avaient manifestement jugé que l’homme-qui-en-sait-trop devait rester hors d’atteinte.

Dans son dernier rapport, l’AIEA montre, graphiques à l’appui, comment Mohsen Fakrizadeh, au fil des ans, a «conservé le rôle principal dans l’organisation» du programme nucléaire militaire. Cette organisation a été modifiée à chaque fois qu’il fallait mieux la camoufler. Ainsi, à partir de l’invasion de l’Irak en 2003, quand l’Iran s’inquiète des intentions de l’équipe Bush, décision est prise de suspendre certaines activités clandestines, et de mieux en dissimuler d’autres, qui se poursuivront. Il n’y a ainsi jamais eu d’arrêt complet et durable du programme militaire – juste une mue, après une brève interruption.

Dans son bureau appelé «Orchidée», du nom de la rue de Téhéran où il se situait, Mohsen Fakrizadeh se consacre de 2000 à 2003 au «Projet 111», centré sur la fabrication d’une ogive nucléaire. Le programme iranien secret s’appelle jusqu’alors «AMAD». A partir de 2003-2004, il est contraint de disperser ses équipes de scientifiques dans différents instituts et universités, qui servent de couverture. Le programme est rebaptisé «SADAT». C’est l’époque où une vidéo de trois minutes est fabriquée, montrant schématiquement, sur fond de la musique du film Les Chariots de feu, une explosion nucléaire. Un film promotionnel, réservé aux dirigeants iraniens…

L’importance du rôle de Mohsen Fakrizadeh contraste avec le silence officiel qui entoure en Iran ce personnage clé. Cela rappelle le secret absolu qui avait entouré Robert Oppenheimer, lorsque dans les années 1940, en plein désert du Nouveau-Mexique, sur la base de Los Alamos, il fabriquait avec ses équipes la bombe atomique du «Projet Manhattan». On connaît les états d’âme qui saisirent, plus tard, «Oppie», déclarant à Harry Truman, au lendemain d’Hiroshima: «Monsieur le président, j’ai du sang sur les mains.» On ne connaît pas, bien sûr, les pensées de Mohsen Fakrizadeh. Si ce n’est, semble-t-il, l’obsession de ne pas voir ses efforts entravés.

En 2003, il aurait mal vécu d’avoir eu à suspendre temporairement certaines recherches. Ce qui fait dire à des connaisseurs du dossier qu’il existe en Iran un risque d’emballement du programme, une certaine autonomisation de la «technostructure», qui rend d’autant plus difficile un accord avec les Occidentaux pour un règlement négocié de l’imbroglio nucléaire. Cette existence propre qu’aurait développée le monde scientifico-militaire iranien rappelle, non sans ironie d’ailleurs, la France de la IVe République où la recherche de l’arme suprême se serait poursuivie sans grand contrôle politique, jusqu’à ce que de Gaulle, après 1958, fasse un choix décisif.

Contrairement à Robert Oppenheimer, Mohsen Fakrizadeh n’est pas décrit comme un génie scientifique. On ne lui connaît aucune publication. Il serait avant tout un bon manager, avec environ 600 experts sous ses ordres, répartis en une douzaine de départements. Selon Mark Fitzpatrick, un ancien responsable de l’administration Clinton, aujour­d’hui expert auprès de l’International Institute for Strategic Studies (IISS) à Londres, une autre comparaison est bien plus valable: «Mohsen Fakrizadeh peut être appelé le A. Q. Khan iranien», estime-t-il, en référence au «père» de l’arme atomique pakistanaise, l’ingénieur Abdul Qadeer Khan. «Car, explique Mark Fitzpatrick, Fakrizadeh a été impliqué d’une manière cruciale à la fois dans le développement de technologies relatives à la bombe, et dans les efforts pour se procurer à l’étranger les composants d’un programme nucléaire.»

A. Q. Khan avait lancé sa carrière en volant, dans les années 1970, des plans de centrifugeuses à l’entreprise Urenco, aux Pays-Bas. Le «marché noir» mondial du nucléaire qu’il a ensuite mis en place, dans les années 1980, a eu l’Iran comme client majeur. Les deux hommes se sont-ils, d’ailleurs, un jour rencontrés? ­Mohsen Fakrizadeh a-t-il envié sa gloire?

Après l’essai nucléaire de 1998, A. Q. Khan avait été célébré comme un héros national au Pakistan. Une euphorie qui s’était cependant brutalement achevée par des «aveux» télévisés, et par une longue assignation à résidence, une fois exposées en 2003 les ventes de technologie auxquelles il s’était livré à l’étranger. L’une des différences entre Mohsen Fakrizadeh et A. Q. Khan est que rien n’indique, à ce jour, que l’Iranien ait cherché à s’enrichir personnellement en vendant son savoir-faire à d’autres pays.

Ce qu’ils ont en commun, toutefois, c’est de s’insérer dans un contexte politique où les grandes options stratégiques ont été prises par d’autres: au Pakistan, par la dynastie Bhutto à partir des années 1970; et en Iran, par les choix successivement opérés, depuis 1987, par Khomeiny, Rafsandjani et Khatami, avant que la mouvance des pasdarans, à la fois garde prétorienne du pouvoir et clan économique tentaculaire, établisse, au-delà des tiraillements qui agitent ce «camp conservateur», sa pesante hégémonie.

Mohsen Fakrizadeh, qui est nommément visé depuis 2007 par des sanctions de l’ONU, se retrouve ainsi l’incarnation d’un courant iranien qui le dépasse sans doute, et qui pourrait potentiellement le broyer. Aucune photographie de lui, du moins à l’authenticité vérifiable, n’a jamais surgi. Il faut donc l’imaginer, silhouette furtive s’engouffrant dans les bâtiments modernes et blafards assortis de plates-bandes de fleurs de l’Université Malek-Ashtar, à Téhéran, un des hauts lieux de la recherche nucléaire sous l’égide des militaires. Ou alors, plus discrètement encore, se faufilant vers l’intérieur d’un complexe situé de l’autre côté de la rue, un site appelé Mojdeh, devenu en février 2011 son nouveau quartier général.

Il faut l’imaginer, silhouette furtive s’engouffrant dans les bâtiments modernes et blafards assortis de plates-bandes de fleurs de l’Université Malek-Ashtar, à Téhéran, un des hauts lieux de la recherche nucléaire sous l’égide des militaires

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